19.08.2009

Michel Ranwez, Danse des sept sauts à Morialmé

in: Le Marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse, 174, 2004

 

Michel Ranwez, La danse des sept sauts, p.11-14

La danse des sept sauts

C'est la danse des sept sauts qui clôture la Saint-Pierre à Morialmé, et qui réunit Marcheurs, civils, parents, amis, curieux... en une vaste ronde, sur la Grand-Place. Au signal de la musique, les participants s'accrou­pissent, se relèvent, recommencent à danser jusqu'au prochain appel, et ainsi de suite jusqu'à ce que les sept figures soient accomplies.

J'ai interrogé plusieurs Morialmétois sur l'origine de cette danse, sans succès. Mais les réflexions étaient très semblables : «J'ai toujours connu cette danse. Peu importe son origine, l'important c'est qu'elle ait lieu car elle réunit le village dans la joie. Vous ver­rez qu'on viendra nous chercher pour entrer dans la ronde...»

J'ai donc poursuivi mes recherches. Dans son livre «Traditions de Wallo­nie», Jean Lefèvre écrit : «Dans la région de Chimay et de Couvin, une danse spéciale, les sept sauts, marque la fin de la fête. Les participants font une vaste ronde et, à un ronflement spécial de l'orchestre, ils s'accroupissent brus­quement en criant «un saut», pour se relever (en sautant légèrement) et (p. 12) recommencer à danser jusqu'au pro­chain signal où ils feront deux sauts. En tout, ils en accompliront vingt-huit. Après quoi, ils sont fourbus...»

Ainsi, cette danse serait originaire de Chimay, ce que confirmerait une documentation que m'a transmise Bernard Monaux (1). La tradition fait remonter l'origine de cette danse en l'an 1622, date à laquelle Chimay est assiégée par les troupes d'Ernest Mansfeld. Ce général est l'allié de la Hollande protestante, en guerre contre les archiducs Albert et Isabel­le, défenseurs du catholicisme et soutenus par le Prince de Chimay, Alexandre d'Arenberg.

Les Chimaciens se résignent à subir la férocité de Mansfeld. Mais c'est compter sans la détermination des femmes qui sont prêtes à payer de leur personne : les ponts sont levés, les portes fermées et barricadées, les rues remplies d'encombrants... La prise de la ville sera difficile. Futés, des soldats remarquent une sortie d'égout; en effet, ce boyau communique à la fontaine où les femmes viennent laver le linge... Age­nouillées, quelle est leur surprise de voir apparaître la tête du premier soudard. Avant qu'il ne prononce un mot, les lavandières lui tranchent la gorge; le deuxième reçoit le même sort, puis le troisième, et ça conti­nue... L'eau se colore, devient un bain de sang. Les assaillants com­prennent. Mansfeld, furieux, mais pressé de regagner la Hollande s'écrie : «Nid de vipères, nous t'aban­donnons aujourd'hui mais nous revien­drons...»

Le soir, c'est le soulagement et le peuple danse en l'honneur des valeureuses lavandières. Il organise une vaste ronde, se moquant des «sots» qui se sont introduits dans l'égout.

On tourne en chantant :

Tra la la la la,    la la la la la    lè-re

Tra la la la la,    la la la la la    la

Tra la la la la,    la la la la la    lè-re

Tra la la la la,    la la la la la    la

 

A chaque finale, on lève les bras, on s'accroupit en criant «un sot», ou «1-2 sots»,... ainsi de suite jusqu'à «1-2-3-4-5-6-7 sots», on se redresse et on danse en reprenant la chanson.

Avec le temps, oubliant son origine, le mot «sot» est devenu «saut» par altération phonétique tout simple­ment.

Avec quelques variantes, c'est ce récit que nous trouvons dans le très beau livre de Roger Foulon «Légendes et contes d'Entre-Sambre-et-Meuse». L'auteur précise que les volontaires, les sots tous égorgés, étaient sept et que leur capitaine avait aperçu des signes mystérieux dans l'Eau Blanche ainsi que, jadis, en Egypte quand les flots du Nil s'étaient changés en sang. Evidem­ment, ce n'est qu'une légende. En effet, selon Michel Pierre (2), la danse des sept sauts est une très ancienne danse populaire liée au rituel de la fécondité : les sauts des garçons expriment le souhait que les céréales poussent haut. Cette danse est connue dans la plupart des pays européens : en Allemagne, on l'exé-

cute à Pâques seulement; aux Pays-Bas on la danse autour de l'image de saint Jean; dans les Flandres et dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, elle prend la forme d'une ronde et termine la fête... Selon les spécialistes, c'est en Béarn (France) que l'on retrouve la forme la plus ancienne de cette ronde énumératrice, récapitulative et à épreuves : le chef de musique placé au centre dirige les évolutions des danseurs, à qui il fait faire, sui­vant sa fantaisie, les mouvements les plus variés. Il est muni d'une longue baguette dont il frappe les mal­adroits...

Dans les Pyrénées, la danse des sept sauts est mieux connue sous le nom «lan-Petit»; en Campine et à Wester-loo, durant la danse «de zevensprong» on chante «Mieke, willen iv'eens dan-sen».

Ainsi, nous savons que la danse des sept sauts n'a pas d'origine géogra-phiquement localisée et se trouve dans l'âme du peuple qui exprime son espoir et sa joie. C'est cette joie que les habitants de Chimay, de (p. 14) Couvin, de l'Entre-Sambre-et-Meuse ont exprimée jusque dans les années 1945-1950, lors de leurs kermesses'3'. C'est cette joie que continuent à exprimer les Marcheurs de Morialmé à la fin de la Saint-Pierre.

 

 

(1) Merci à Bernard Monaux, tambour dans différentes Marches, professeur au Collège de Chimay, passionné d'histoire locale et de folklore. J'ai pu profiter de sa documentation faite des bulletins de l'Association des Anciens du Collège et des revues du Cercle d'Histoire Régionale «En Fagne et Thiérache».

(2) Michel Pierre, professeur, animateur et passionné par les danses folklo­riques, possède une riche documen­tation suite à de nombreux voyages à travers l'Europe.

(3) Philippe Maudoux, un de nos aînés (90 ans), se souvient d'avoir participé à cette danse, à Mettet, dans sa jeunesse.

23:11 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

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