17.11.2011

Joseph Roland, in : EMVW, 59-60, 1950, p.321-392 + corrections

LES FÊTES

Les « marches » militaires de l'Entre-Sambre-et-Meuse

 

 

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(photo: Carabiniers de Thuin)


Deuxième partie

Les marches aux XIXe et XXe siècles

 

 I. — RENAISSANCE DE LA COUTUME

 

Le rétablissement des processions armées

 

En retraçant l'historique des marches militaires sous l'ancien régime (1), nous avons montré qu'à la fin du XVIIIe siècle, les processions étaient trop souvent devenues l'occasion d'exhibitions à caractère carnavalesque, qui dégénéraient presque infailliblement en beuveries et abus de toutes sortes. Aussi les escortes processionnelles avec géants et ménageries d'animaux plus ou moins fantastiques, de même que les marches militaires, avaient fini par disparaître, devant l'hostilité des autorités civiles et ecclésiastiques et aussi la désaffection de la bourgeoisie. Du reste la suppres­sion des serments et, sous le régime français, l'abolition de toutes les associations d'ancien régime et l'interdiction des manifestations extérieures du culte y mettaient fin définiti­vement, du moins on aurait pu le croire.

Cependant, après une éclipse de quelques années, les marches renaîtront en des lieux de pèlerinage depuis long­temps célèbres comme Walcourt, Fosses et Gerpinnes, ou encore à l'occasion d'une procession à laquelle on voudra

(1) Enquêtes, ci-dessus, p. 257-296.

 

 

(p.322) donner un relief particulier, comme à Thuin, Ham-sur-Heure, Florennes et Jumet. En regrettant que les rensei­gnements ne soient pas plus précis pour tous ces cas, retenons les dates de « résurgence » qui nous sont connues : Thuin, 1803, puis 1866 ; Gerpinnes, 1806 (?), puis 1825 ; Walcourt, 1815 ; Fosses, 1816, puis définitivement 1851 ; Florennes, 1825 ; Châtelet, 1852 ; Morialmé, 1854 ; Jumet, vers 1860. Les réapparitions postérieures s'expliquent par l'esprit d'imitation.

C'est à partir de la Pentecôte 1802, en vertu de l'appli­cation du Concordat, signé l'année précédente entre le pape Pie VII et Napoléon Bonaparte, que les processions furent de nouveau autorisées. Ce qui explique que certaines marches semblent avoir été réorganisées dès lors ou peu de temps après, non toujours cependant d'une façon durable.

On sait ainsi qu'à Thuin, le maire Boursault autorisa la sortie de groupes armés le 13 août 1803 : tout se passa « avec décence et tranquillité malgré la grande affluence de monde (l) ».

A défaut de textes, il est intéressant de signaler que l'on conserve au presbytère de Gerpinnes un drapeau dédié à la Jeunesse, portant le millésime 1806. Cela permet de supposer que la Jeunesse de Gerpinnes était une association très active au cours des années qui précèdent immédiatement 1806 ; or on sait que la mission principale de la Jeunesse est d'organiser les fêtes locales ; c'est pourquoi la date de 1806 peut être considérée comme étant approximativement celle de la restauration de la marche de ste Rolende. L'hypothèse est d'autant plus vraisemblable qu'en 1827, on considère déjà celle-ci comme une « coutume » (2).

(1) La marche de St Roch (à Thuin), dans Le Rappel, 18 mai 1950 : «L'année suivante [en 1804], la marche de s1 Roch fut supprimée et remplacée par la procession en l'honneur de N.-D. dèl Vaulx. Elle sera rétablie après l'épidémie de choléra de 1866. Les Thudiniens voulaient exprimer de cette manière leur reconnais­sance à st Roch qui les avait protégés. On fixa la procession au troisième dimanche de mai. »

(2) La première mention rencontrée dans les Registres commu­naux est de 1825 : ou demande au commissaire d'arrondissement l'autorisation de «faire une marche avec armes les lundi et mardi de la Pentecôte » ; — 1827 : « les jeunes gens de cette commune se proposent de faire comme de coutume une marche avec armes et uniformes les lundi et mardi de la Pentecôte 4 et 5 juin » ; —

 

(p.323) /Renaissance des marches après la libération du joug français aux environs de 1815/

 

 

(p.324) (...) De 1815 à 1830

En 1815, la compagnie de Daussois se fait représenter à la procession de Notre-Dame de Walcourt :

« La compagnie de Daussois, malgré la déroute qui régnait, a envoyé à Walcourt pour la représenter, un caporal et quatre hommes en sarrau et porteurs d'un bâton en guise de fusil. Ce fut cette année-là, la seule escorte de la procession de Notre-Dame. C'est ce qui a donné naissance au dicton qui est encore en vogue de nos jours : Quatre pelés et un tondu comme les gens de Daussois » (2).

 

Mais les gens de Daussois sont fiers de leur privilège d'ouvrir la marche et se moquent du couplet que leur déco­chent leurs voisins d'Yves-Gomezée :

Nos stons lès malots d' Dausseu,

Quate pèlès et yin tondu,

En montant à Djèrlimpont

Avou nos guètes èt nos blancs pantalons (3).

 

A Fosses, le 29 septembre 1816, trois compagnies peu nombreuses participent à la procession de S'-Feuillen : Fosses, Vitrival et Malonne. Il faudra cependant attendre 1851 pour que, le Conseil communal allouant une indemnité à la Jeunesse, on voie dès lors tous les sept ans — sauf pen­dant les guerres mondiales — sortir régulièrement les mar­cheurs de Fosses et des environs.

 

(1) F.   dumont,   Fêtes    beaumontoises   sous   l'Empire,   dans Bull, de la Soc. d'arch. de Charleroi, 16e année, n° 3, p. 41.

(2)  J. vandereuse, Le pèlerinage à N.-D. de Walcourt, p. 58-59.

(3)  « Nous sommes les mulots  [blason populaire ; litt. « bour­dons »] de Daussois,   quatre pelés et un tondu,    en montant à Gerlimpont (hameau de Silenrieux) |  avec nos  guêtres et nos blancs pantalons. » (Ibid., p. 59.) — C'est à Gerlimpont que les pèlerins  forment   de  longues  chaînes  pour  aider  les  porteurs de la Vierge à gravir la côte.

 

(p.326) A Florennes, où, en 1824, les volontaires étaient en blouse, probablement aussi en sarrau et en pantalons blancs, armés de gourdins, dès 1825, l'escorte militaire reparaît :

«Désirant donner à cette fête toute la pompe, tout l’éclat possible et satisfaire l'esprit des assistons, non seulement sous le rapport de la dévotion, mais encore sous celui des amusemens, les habitants ont entre eux formé, pour marcher sous les armes, une compagnie qui sera précédée d'une musique militaire et qui accompagnera la procession. » (1).

A Gerpinnes, en 1825, 1827, 1829, au témoignage des Archives communales, les jeunes gens adressent une requête pour « faire une marche » au Commissaire d'Arrondis­sement (2).

 

(1)   F. baix, art. cité, p. 4.

(2)   Voyez ci-dessus, p. 322, n. 2.

 

(p.327) Il faut savoir que le gouvernement de Guillaume d'Orange avait à son tour publié une ordonnance interdisant « l'exhi­bition dans les processions de vêtements extraordinaires, de bigarrures ou de représentations inconvenantes » (29 mai 1819) (1). Sous peine de transgresser la loi, les Gerpinnois — dont on ne nous dit pas malheureusement quels uniformes ils portaient — ne pouvaient donc se passer de la permission de l'autorité supérieure.

Malgré l'hostilité du gouvernement hollandais, la coutume des marches militaires, comme on le voit par ces témoi­gnages, reste populaire dans l'Entre-Sambre-et-Meuse. On comprend que, sous un climat de liberté, une occasion un

 

(1)   L. devillers, La procession de Mans, dans Annales du Cercle arch. de Mons, I, p. 127, note 2 : « C'est en venu de cette instruction que les compagnons de Si-Georges furent bannis de la procession de Mons », dit l'auteur.

 

(p.328) peu extraordinaire ou même un simple prétexte ait suffi souvent pour la faire renaître, puis s'épanouir.

 

Après 1830

L'indépendance nationale a dû permettre à nos marcheurs de se déployer mieux à l'aise ; on manque malheureusement de détails sur l'organisation même des marches du milieu du XIXe siècle. Cependant deux témoignages concordants permettent de nous représenter certains faits.

Le premier à vrai dire ne concerne pas l'Entre-Sambre-et-Meuse, mais la Famenne. Il s'agit d'une « procession sous les armes » que les gens de Rochefort, vers 1860-1865, organisent à l'occasion du pèlerinage à Foy-Notre-Dame, — continuation d'une tradition déjà attestée au XVIIe siè­cle (1) —, François chépin nous la décrit en ces termes :

« Il me souvient d'avoir admiré nos paisibles concitoyens transformés en guerriers. Les vieux magasins de Givet fournissaient le travestissement. Que c'était beau cette mascarade militaire ! Nos hommes, divisés par compagnies, rappelaient tous les régiments du premier empire. Mais que de disparates ! Il n'était pas rare de voir un chasseur compléter son uniforme et son fourniment avec des pièces d'un dragon ; un soldat du 36e de ligne coudoyer un homme du 101e. Six mois avant l'expédition, barbes et moustaches étaient épargnées et au beau jour qui devait voir reluire sabres et baïonnettes fraîchement fourbis, quelles brosses à dents et quelles barbiches aux figures ! Ce qu'il fallait considérer avant tout, c'était le peloton des sapeurs. Bigre ! avaient-ils l'air farouche ces terribles fantassins, avec leurs colbacks, leurs haches et leurs longues barbes. En second lieu, l'attention était attirée par les habiles évolutions de la grosse cavalerie et de l'artillerie de campagne. C'était, vous l'entendez, au grand complet. Toutes les têtes étaient affolées par les plumets et les cocardes et les gros bonnets de l'endroit ne dédaignaient pas de figurer en colonels, majors et capitaines » (2).

Le second témoignage est rapporté par F. rousseau, qui le tenait du chanoine Roland (né à Lesves en 1846) :

« Fiers le milieu du XIXe siècle, les anciens soldats de Napoléon de la région de Lesves formaient un peloton spécial sous les ordres de Ferdinand Legros, le voisin du petit Ch. Roland. Ils louaient

 

 

(1) Cf.  Enquêtes,  ci-dessus,  p.  284.

(2)   F. chépin, Quelques coutumes de la Famenne, il y a 35 ans, in Wallonia, VII, 1899, p. 53. (Extrait de Rochefort et les environs, publié à Rochefort en 1870.)

 

(p.329) à Givet des défroques militaires remontant au premier Empire. L'apparition des vieux soldats du grand empereur qui s'avançaient graves et fiers dans leurs uniformes défraîchis provoquait une vive impression dans la foule. » (1).

On remarquera «les deux côtés la mention des uniformes français loués en France même, à Givet. Il n'est pas interdit de supposer que le caractère des uniformes qu'on se procu­rait ainsi, et qui sans doute étaient les seuls qu'on pouvait facilement louer, ait contribué pour sa part — avec le souve­nir de la Grande Armée, entretenu par la présence et l'action même des anciens soldats de Napoléon — à donner à nos marcheurs une conscience de grognard français et à imposer cette marque française si caractéristique à la tradi­tion renaissante (2).

 

Aujourd'hui : une tradition vivante

Avant d'aborder la description des marches actuel'es, ou du moins des faits principaux que nous croyons devoir retenir, il importe de dire combien la coutume est vivante. On « marche » plus que jamais, et même dans des endroits où on ne l'avait guère fait jusqu'ici ; les interruptions qu'im­posèrent les deux occupations ennemies n'ont en rien diminué la vitalité de la coutume, celle-ci étant ausitôt reprise une fois la guerre terminée.

Au début du siècle on a pu cependant prévoir le contraire. Il est piquant de relire à ce propos ce qu'écrivait J. vaivde-reuse en 1909 : « Les marches ont complètement perdu leur caractère religieux et on peut prévoir que, dans un avenir plus ou moins prochain, les abus seront devenus tellement grand»

 

(1) F. rousseau, Un historien régional, Le Chanoine Roland, dans La Vie Wallonne, 1932, p. 6, note 4. — Comparer ce que rapporte le Dr delogne, L'Ardenne mérid. belge, p. 16, pour Alle-sur-Semois à cette même époque (un ancien sous-officier de Napoléon formait une compagnie tirant des feux de peloton à la procession).

(3)   II n'est pas sans intérêt de noter que dans le département français des Ardennes, à Revin, Furnay, Haybes, etc., jusqu'en 1857 (année où le Préfet les interdit en raison d'accidents trop fréquents), des compagnies de « tireurs de mousquet » — une pour « la Jeunesse », une autre pour « les Hommes » — ren­daient aussi les honneurs avec salves aux fêtes et processions ; voyez meyhac, Tradit., Coutumes,..., des Ardennes, p. 33-36 (qui cite aussi, comme ayant organisé des marches au début du XIXe s., Oignies et Philippe-ville dans la Belgique actuelle).

 

(p.330) que le clergé, pour ne pas jouer un rôle ridicule, devra forcé­ment s'abstenir, malgré les velléités de résistance des habitants. Alors ce sera la fin à brève échéance » (1).

Que s'est-il donc passé ? Comment expliquer ce courant contraire ?

J. Vandereuse fondait son opinion sur une rigueur accrue du clergé à l'égard des abus de plus en plus graves commis à l'occasion des marches. Il faut croire que les abus ne se sont pas multipliés comme on pouvait le craindre, qu'au contraire ils se sont sans doute atténués. Il se peut aussi que la sévérité du clergé se soit quelque peu relâchée. Mais, en fait, si des abus se constatent encore, ils sont relativement rares, peu graves, et toujours attribuables à quelque individu isolé pris de vin ou à un étranger récemment installé dans le pays et à qui le sens du geste échappe encore. D'autre part, plutôt que de s'attacher à combattre une coutume si profondément enracinée, le clergé estime préférable maintenant de sublimer le cortège en ajoutant aux fastes de l'escorte folklorique la pompe que l'Eglise déploie à l'occasion des grandes fêtes. Les dignitaires ecclésiastiques assistent ou se font représenter à ces processions et leur seule présence impose aux marcheurs une attitude plus conforme au caractère sérieux de la céré­monie.

Rappelons aussi ce que nous avons dit dans l'introduction de notre travail : les curieux et les touristes montrent de plus en plus d'intérêt pour ce genre de spectacles. Il va de soi que la fierté des marcheurs n'en est que renforcée, et aussi que les localités où les visiteurs affluent ne songent point à s'en plaindre.

 

LlSTE   DES   LOCALITÉS   OU   L'ON   « MARCHE »

 

N. B. Cette liste des localités de l'Entre-Sambre-et-Meuse (plus Jumet et Châtelineau au nord de la Sambre) où l'on marche actuellement ne saurait être considérée comme exhaustive et définitive. Chaque année (ou chaque septième année pour Fosses) il peut y avoir quelque défection, ou aussi apparition de quelque compagnie nouvelle. De plus une compagnie peut participer à d'autres marches dans des localités plus ou moins lointaines (ainsi Pry à Fosses en 1949).

 

(1) J. vandereuse,   Le   Pèlerinage   à   N.-D.   de   Walcourt, p. 54.

 

(p.332)           en l'honneur de

Acoz > ste Rolende (Gerpinnes) / st Roch

Aiseau > ste Marie-d'Oignies

Bambois (Fosses) >st Feuillen (Fosses)

Beignée (Ham-s.-H.) > st Roch  (Ham-s.-H.)

Biesme-la-Colonoise > ste Rolende (Gerp.), st Feuillen,  (Fosses)

Biesmerée > st Pierre , st Feuillen (Fosses)

Châtelet > st Roch et st Éloi

Châtelineau >N.-D.  de Rome

Daussois > N.-D.  de Walcourt

Florennes > st Pierre

Fosses > st Feuillen

Fromiée (Gerp.) > ste Rolende (Gerp.)

Gerpinnes > ste Rolende

Gougnies > ste Rolende (Gerp.)

Gourdinne > st Walhère

Ham-sur-Heure > st Roch

Hanzinelle > st Christophe

Hanzinne > st Oger et ste Rolende

Haut-Vent (Fosses) > st Feuillen (Fosses)

Hymiée (Gerp.) > ste Rolende (Gerp.)

Joncret > ste Rolende (Gerp.)

Jumet [Heigne] > ste Marie-Madeleine

Laneffe > st Éloi

Le Roux > st Feuillen (Fosses), ste Marie d'Oignies

Les Flaches (Gerp.) > ste Rolende (Gerp.)

Morialmé > st Pierre

Onhaye > st Walhère

Pry > N.-D. de Walcourt

Sart-St-Laurent > st Feuillen (Fosses)

Silenrieux > ste Anne

Tarcienne > st Fiacre

Thuin > st Roch

Thy-le-Bauduin > st Pierre

Thy-le-Château >  st Pierre

Villers-Deux-Églises > st Pierre

Villers-Poterie > ste Rolende  (Gerp.)

Vogenée > N.-D.  de Walcourt

Walcourt > N.-D.  de Walcourt

Yves-Gomezée > N.-D.  de Walcourt

 

II faut ajouter, pour la Famenne, la procession de Rochefort en l'honneur de N.-D. de Foy, qui (comme au siècle dernier; voy. p. 328) compte même encore des artilleurs.

 

Rotchefwârt2009

(photo: Rochefort 2009)

 

 

 

(p.333) II. — RECRUTEMENT DES PARTICIPANTS

L'initiative est à la Jeunesse

Dans beaucoup de villages de l'Entre-Sambre-et-Meuse, la « Jeunesse » — c'est-à-dire l'ensemble des célibataires, jeunes et vieux, par opposition aux hommes mariés (1)— conserve le privilège d'organiser les fêtes communales (2. Sans autres statuts que ceux que la coutume impose avec plus de force peut-être que s'il s'agissait d'une loi écrite, le comité de la Jeunesse, lès maîsses djonnes-omes « les maîtres jeunes hommes », se reforme chaque année sous l'autorité d'un capitaine, d'un lieutenant ou simplement de chefs de Jeunesse. Une fois désignés, les chefs se distingueront du commun en arborant les insignes de leurs fonctions, divers selon les endroits : cocarde tricolore ou multicolore, brassard ou tout autre signe qu'une aimable fantaisie leur dictera.

 

(1)   Rappelons   que   le   rite   de  passage   d'un   état   à  l'autre consiste  en une  cérémonie intime  où le  candidat  au mariage paye à ses amis un repas pantagruélique : cela s'appelle « brûler ses culottes ».

(2)  Sur   le   rôle   de   la   Jeunesse   dans   l'organisation   de   la « ducace », on consultera avec profit ce qu'en dit F. rousseau, Légendes et Coutumes du Pays de Namur, p. 50-62.

 

(p.334) Investis d'une autorité que personne ne songe à leur contes­ter, ils taxeront d'office jeunes gens et jeunes filles du village selon leurs besoins financiers, et fleuriront la boutonnière des curieux afin de trouver de nouvelles ressources (1). Car on aura besoin d'argent : ne faut-il pas que, pendant les trois jours delà Pentecôte, par exemple, à Gerpinnes, les marcheurs boivent sur le compte de la Jeunesse et qu'à cet effet on délivre au préalable aux officiers des bons de boissons que ceux-ci auront soin de remettre aux cabaretiers, bons que viendront rembourser les chefs de Jeunesse après les fêtes ? Comme elle mérite notre sympathie cette jeunesse, au moment où elle fait son apprentissage de la vie en assu­mant la responsabilité de l'organisation des festivités locales ! Arrière les esprits chagrins et maussades, place à l'enthou­siasme, au dévouement, à l'esprit d'initiative, sous le signe de la bonne humeur et de la joie !

 

La formation du cadre des officiers

Avant tout, une compagnie doit avoir son « corps d'office », côrps d' ofice (2), c'est-à-dire, son cadre d'officiers : la Jeunesse va se charger de le constituer, en faisant appel aux hommes mariés du reste comme aux célibataires qui désirent mârcher oficier « marcher officier ». Evénement commenté longtemps d'avance, surtout lorsqu'on s'attend à des changements d'attribution ou à des rivalités.

 

(1) A Gerpinnes, les « chefs de Jeunesse » passent avant la Pentecôte, de maison en maison ; les jeunes gens payent une taxe double de celle des jeunes filles. On ne vend de ruban tricolore qu'à la « ducace » (dernier dimanche de septembre) ; à la Pentecôte, on ne sollicite ni les étrangers ni les spectateurs. — A Fosses, d'après M. J. Noël, les sources de revenus sont multi­ples : les officiers d'abord interviennent dans les dépenses au prorata de leurs grades ; d'accord avec les chefs de Jeunesse, ils organisent des collectes en villes pour gonfler la cagnotte ; s'ajoutent à cela l'argent de la passéye des porte-drapeau et des cantinières, ainsi que la location des emplacements des forains et les subsides de la Ville (150.000 fr. en 1949) et de la Province (5000 fr.).

(2) A Fosses, on dit 1' « État-major», État-majôr. Il est vrai qu'il est plus nombreux et plus brillant que partout ailleurs (voy. ci-dessus la photo de la p. 261).

 

(p.335) Dans la plupart des localités, les grades sont mis aux enchères publiques et attribués aux plus offrants, procédé qui a l'avantage de fournir des ressources aux organisateurs.

Ailleurs, c'est le cas à Fosses et à Gerpinnes, la cérémonie est plus conforme à l'esprit communautaire et au principe démocratique, on « casse le verre », on casse li vêre, selon un rituel immuable (1).

Le lundi de Pâques, fifre et tambours à gages, précédés des chefs de jeunesse, parcourent les rues de Gerpinnes aliu d'inviter les amateurs au rendez-vous du soir. Vers 18 h. le rassemblement a lieu dans un café ; la foule est dense même à l'extérieur, car la curiosité a attiré les femmes et les enfants. L'un des chefs de jeunesse monte sur une table et dans un silence relatif il rappelle alors brièvement les devoirs auxquels l'officier est astreint ; puis, tenant en main un plateau sur lequel sont posés de verres de bière, il annonce : « Nous allons passer la place de sergent-sapeur », et, se tournant vers celui qui exerça les fonctions l'année pré­cédente : « Honneur à l'ancien / » Si celui-ci ne se présente pas, on demande : « Y a-t-il plusieurs candidats ?» (2). Si oui, la place est mise aux enchères, sinon le verre est présenté au seul candidat. Celui-ci — ou le vainqueur des enchères — saisit le verre, le lève comme s'il allait porter un toast, le vide d'un trait et le brise à ses pieds, tandis que les tambours battent aux champs et que les spectateurs applaudissent le nouvel élu. La même procédure — qui sauvegarde les droits de l'ancienneté et aussi ceux du prestige, voire de la répu­tation (un bon officier paye de temps en temps une tournée à ses hommes...) — est reprise pour chaque officier. Les enfants qui marchent sous le drapeau de la jeunesse, vien-

 

 

(1)  G. QUENNE avait déjà signalé que l'expression «faire les officiers » était synonyme de « casser le verre », d'où, lorsque quelqu'un   brise   un   objet,   lui   décoche-t-on   ironiquement   : « vos-avoz faît lès-oficiers ! » — « Tous ceux qui portent un sabre, dit-on à Haut-Vent [Fosses], câssenut one pinte à bîre po dîre qu' is s' î mètenuche (cassent une pinte à bière pour dire qu'ils s'y mettent) ».

 

(2)  Les   annonces   (comme  les   commandements ;   voy.   plus loin, p. 377) se font généralement en français ; cependant on entend encore à l'occasion: «Nos-alons passer l’ place di maîsse-sapeûr», etc. — Pour l'emploi de passer, comp. le namurois passéye « vente publique à l'encan » (voy. p. 334, n, 1).

 

 

(p.336) nent aussi « casser le verre » puisqu'ils ont rang d'officiers ( Ce geste équivaut à un serment (2). Si l'un des officiers ve­nait à se soustraire à l'engagement contracté, il serait consi­déré comme parjure et brûlé en effigie sur la place publique.

 

(1) De même à Fosses — du moins au hameau de Haut-Vent, d'après une description remise au Musée par M. R. Viroux — non seulement pour le porte-drapeau, l'officier-payeur, l'adju­dant, le sergent-major et le tambour-major, mais aussi pour les gardes-drapeau, la cantnuière et les gardes-cantinière. — A noter qu'à Fosses même, d'après ce que nous dit M. J. Noël, s'il faut pour devenir officier casser l' vêre (ici un petit verre à goutte), l'avoir cassé une fois suffit : on est sacré officier pour la vie si l'on y tient ; il n'y a obligation de « casser le verre » de nouveau que si l'on désire être promu à un grade supérieur. La cérémonie se passe dans le local habituel de chaque compa­gnie — toujours un café — quelques mois avant la Saint-Feuillen, c'est-à-dire vers le mois de juin, alors qu'il n'est plus question que de la marche à organiser et que la compagnie se réunit souvent à cet effet, et spécialement le dimanche, notamment pour attribuer à l'amiable les charges d'officiers. (Étant donné qu'à Fosses la marche n'a lieu que tous les 7 ans, la présence de sociétés permanentes avec local statutaire est utile pour maintenir le feu sacré ; cela crée bien entendu une unité dans le recrutement qui n'existe pas ailleurs.)

 

(2) J. heRbillon a consacré quelques lignes à cette coutume dans un article intitulé : Gestes symboliques en justice, jadis. (Le Vieux-Liège, décembre 1936, p. 117-122) ; voyez, sous le sous-titre Serment, p. 118-119 : « Boire ensemble au cabaret est considéré dans plusieurs provinces françaises et en Russie comme un signe d'accord emportant contrat tacite, mais peut-être faut-il voir dans le serment militaire des « marcheurs'», le souvenir d'un ancien sacrifice accompagnant l'échange de promesses solennelles. »

 

On sait que dans les ghildes carolingiennes, où l'interférence entre le spirituel et le temporel est caractéristique, le rite de la libatio créait la solidarité entre les membres et celui de la compotalio, du repas pris en commun, créait l'âme de la commu­nauté. C'est à ces repas que l'on élisait les chefs. Voir à ce sujet l'article d'E. coornaert, Les ghildes médiévales (Ve-XIVe s.) Définition. Evolution (Revue historique, 72e année, 1948, p. 22-55, 208-243). Nul doute que notre coutume ne procède des plus anciens rites d'associations et d'engagements réciproques, qui, selon le professeur Coornaert, seraient probablement d'origine indo-européenne.

 

(p.337) Conditions sociales, opinions et âge des marcheurs

Les marcheurs eux-mêmes se recrutent dans toutes les classes de la société, parmi les hommes mariés et les céliba­taires, parmi les vieux (il y en a de très vieux) et les jeunes (depuis 14 ou 15 ans déjà). Ce sont les officiers qui recrutent les soldats de leur peloton : les dimanches précédant la Pentecôte, on les voit à Gerpinnes rechercher les occasions

 

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(NB) Signalons qu'à Thuin, le lundi de la procession en l'honneur de st Roch, les marcheurs assistent en grande tenue à la messe chantée en l'église du Val à 10 heures, puis prennent un repas en commun, « un repas comme les gens de chez nous savent encore en faire» (Journal Le Rappel, 18 mai 195G).

Et comparons un autre exemple de bris de verre rapporté par J. lemoine (Coutumes de mariage au pays de Chimay, dans Wallonia, IX, 222) : rentrée chez ses parents, après la cérémonie, la mariée paraît bientôt « sur le seuil de la porte, tandis que des servants portent le vin d'honneur aux cavaliers, sur les plateaux qui circulent chargés de verres et de quartiers de tarte. Les cavalcadeurs [la jeunesse] vident leur verre à la santé de la jeune femme, puis le lancent sur le sol où il se brise en mille morceaux ». J. Lemoine ne dit rien de la valeur symbolique du geste, qui doit être rapproché des faits analogues (voyez aussi Wallonia, t. VI, p. 42 ; et ci-dessous p. 380) signalés pour la France surtout lors des mariages (bris de verres ou de vaisselles) par van gennep, Manuel de Folklore franc, contemp., I, p. 251. Pareil bris de verre lors du mariage est pratiqué régulièrement aussi chez les-Slaves (Russie, Bulgarie...).

 

(p.338) pour payer à boire à ceux qu'ils désirent attirer dans leur peloton.

On peut observer, ici comme pour d'autre coutumes folkloriques, une évolution caractéristique des mœurs bour­geoises. Au fur et à mesure que les idées démocratiques progressaient, la bourgeoisie s'est tenue de plus en plus à l'écart des manifestations populaires. De nos jours cependant, cette attitude paraît moins tranchée, sans doute parce que des éléments sortis du peuple sont passés dans la bourgeoisie sans en acquérir tout de suite l'esprit de caste.

D'autre part, nous l'avons dit au début de notre étude, à de rares exceptions près, les opinions politiques et religieuses (p.339) sont reléguées au second plan (1). Il est certain que bon nombre de nos marcheurs ne peuvent passer pour des dévots, voire des pratiquants moyens. F. rousseau avait déjà signalé le fait :

« On voit des anticléricaux notoires qui toute l'année déblatèrent contre la religion et ses ministres et qui, pour rien au monde, ne voudraient manquer la marche de leur village, où, avec un sérieux imperturbable, ils présentent les armes aux curés, tirent des coups de fusil en Vhonneur des saints, etc. Certaines âmes naïves s'ima­ginent même accomplir une œuvre pie dont il leur sera tenu compte au jour du jugement. Un ecclésiastique de la région m'a raconté cette savoureuse histoire. Il gourmandait un vieux dur à cuire, assez tiède sur le chapitre des devoirs religieux. Mais, enfin, mon ami, lui dit-il, que faites-vous pour le bon Dieu ? Ce que je fais,

 

(1) On a vu parfois dans le même village (par exemple aux Flaches et à Gougmes en 1881 ; voy. ci-dessous p. 382) deux com­pagnies de couleur politique différente participer également à la marche.

 

 

(p.340) monsieur le curé, lui répliqua l'autre très convaincu, je marche tous les ans pour Notre-Dame de Walcourt » (1).

A noter aussi que les autorités locales tiennent à honneur d'accompagner et de recevoir les marcheurs (2).

Des enfants marchent à Gerpinnes, avons-nous dit, sous le drapeau de la Jeunesse (ils ont alors de 3 à 7 ans environ). Ailleurs, on voit des enfants dans les groupes eux-mêmes (ainsi avec les sapeurs de Walcourt, p. 259). Il semble que ce soit beaucoup moins par calcul (on a dit que certains vou­draient que leurs enfants puissent plus tard totaliser le plus grand nombre d'années où ils auront marché) que par désir de satisfaire l'enfant qui veut imiter son père ou par orgueil de voir parader son enfant en officier, qu'on fait participer les enfants à la marche.

 

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III. — UN EXEMPLE : LA MARCHE DE  SAINTE  ROLENDE  A GERPINNES

 

Le « Tour » sainte Rolende

Si l'on a choisi comme exemple d'une marche, celle de sainte Rolende à Gerpinnes, c'est parce qu'elle se distingue des autres par son formalisme compliqué — que seuls les initiés connaissent bien —, par l'étendue du Tour (35 km !), par le nombre de compagnies qui y participent : dix en 1948 et en 1949 comme en 1881, ce qui représente de 1000 à 1200 soldats. Ajoutons aussi le lien étroit qui l'unit aux cultes locaux de sainte Rolende, sinte Rolinde (3), de Ger­pinnes et de saint Oger, sint Odjî, d'Hanzinne (4).

Disons au préalable que les marcheurs ne parcourent pas tout l'itinéraire du Tour (6). Ils ne se présentent qu'à cer­tains endroits fixés par la tradition, pour rendre les honneurs et accompagner les reliques et les pèlerins pendant une certaine partie du trajet ; de plus les compagnies locales escortent la procession sur le territoire de leur paroisse respective ; toutes enfin assistent à la rentrée de la procession

 

(1) Ouvr. cité, p. 113.

(2)  A Gerpinnes, les autorités communales précèdent la compa­gnie locale, tandis que les compagnies étrangères sont accom­pagnées d'une personnalité de l'endroit.

(3)  La   forme   wallonne   Rolinde   est   aujourd'hui   archaïque (on prononce ste Rolin.ne à Fosses).

(4)  Voir notre article dans La Vie Wallonne, t. XXIV, 1950, p. 40-46 :  Légendes  carolingiennes  de Wallonie, Ste Rolende et St Oger.

(5) Pour celui-ci, voir le pointillé de la carte, p. 331.

 

(p.341) à Gerpinnes. Dans les intervalles, on se débande, on boit, on se restaure ou l'on se repose.

L’usage d'escorter la procession lors de son passage dans les diverses paroisses doit être ancien. Le document ci-après le prouve pour Gougnies dans la première moitié du siècle :

Un dossier relatif à l'ermitage de ste Rolende, situé sur le territoire de Gougnies, à l'emplacement où la sainte mourut d'après la légende, renferme la déposition de Jean Anceau, pasteur de Lesves qui de 1633 (ou 1634) à 1643 fut « chapellain et marlier à Gerpinnes»; il déclare «que l’hermitage est sur territoire du seigneur de Goignies », alléguant pour preuve que « les mannans dudit Goignies allants en procession de saincte Rolende la dernière des festes de la Pentecoste avecque les armes vont beaucoup plus avant et du costel d'une censé appelée Fraiture regardant vers Gerpinnes quoy qu'ils n'aillent ordinairement que sur juridiction du dit Goignies... » (1).

La procession a lieu le lundi de la Pentecôte, mais notons qu'elle a été précédée, pour la compagnie de Gerpinnes, de deux sorties l'après-midi, le dernier dimanche de mai, fête de Ste Rolende, et le jour de l'Ascension, cela afin de permettre aux officiers de s'exercer aux commandements et aux mouvements.

 

Le rassemblement de l'après-midi du dimanche

 

Le dimanche de la Pentecôte, à 15 heures, le tambour-major (2) va prendre au presbytère la canne à pommeau d'argent, appartenant au trésor de sainte Rolende. A 16 heures, accompagné du fifre et de? tambours, générale­ment au nombre de six, il va chercher la société de musique à son local pour la conduire sur la place de l'église où sont déjà réunis les principaux officiers. Quelques instants plus tard, au moment où le drapeau de la Jeunesse paraît sur le parvis (3), retentissent les accents de la Brabançonne : les festivités sont ouvertes, la vraie Pentecôte du Gerpinnois commence, le marcheur ne se reposera guère jusqu'au mardi soir !

Après avoir parcouru les rues du village en battant le rassemblement des tireurs (ceux-ci n'étant que partielle-

 

(1) Archives de l'Etat à Namur. Fonds Moustier-sur-Sambre, liasse 6, n08 87 et ss. La citation est de 1649.

(2)  M. Victor Tiercet exerce dignement ces  fonctions depuis 30 ans.

(3)   Le drapeau est déposé au pied de l'autel de stee Rolende.

 

 

(p.342) ment costumés : on ne portera les pantalons blancs, les épaulettes, les aiguillettes et le plumet que le lendemain pour se rendre à Villers-Poterie), on revient au centre du village, sur la place de la Halle, où la compagnie se déploie : à 18 h. en effet doit avoir lieu la première « décharge ».

Tandis que les tambours se sont tus, l'adjudant à pied ou à cheval s'avance devant les tireurs et commande : « Compa­gnie, garde à vous ! Portez, armes ! Présentez, armes ! Reposez, armes ! Chargez, chargez à volonté, armes ! ». Il salue le major qui prend alors le commandement. S'il y en a deux, c'est le plus ancien qui a cet honneur. Lorsque les soldats ont fini de charger consciencieusement leur fusil, le major fait trotter sa monture et, chaque fois qu'il passe devant la troupe, lance un ordre : « Compagnie... garde à vous ! Portez... armes ! Présentez... armes ! Feu, bataillon; bataillon, apprêtez... armes!» A ce moment, il arrête son coursier, tire le sabre et, dans le plus grand silence, dit : « Nous allons faire la première décharge à la plus grande gloire de Dieu et en l'honneur de sainte Rolende pour qu'elle nous préserve de tout mal et de tout accident... Enjoué... Feu ! »

La société de musique exécute un morceau. Puis l'on se rend en cortège au monument des soldats morts pour la Patrie, où une deuxième salve est commandée, en leur honneur, par le Président de la section locale des Anciens Combattants. Après quoi, l'on se disperse.

 

La marche : le départ (1)

A 10 heures du soir, les tambours battent la retraite et, à 2 heures du matin, le réveil. La messe solennelle est chantée à 3 heures, en présence d'une foule de pèlerins. Vers 4 heures, la messe à peine terminée, les officiers et les tambours de

 

(1)   La procession sort de l'église à 4 heures du matin et elle n'y rentrera que vers 19 heures, après un périple d'environ 35 km. Seuls le porte-croix, le prêtre porteur de la relique (un morceau de la mâchoire), la châsse et ses gardiens (charge acceptée hérédi­tairement dans une famille pour expier une faute commise par un ancêtre impie) et quelques pèlerins fervents font tout le Tour. Mais ce « noyau » est escorté dans chaque village par le curé et ses paroissiens, précédés de la compagnie des marcheurs. Les Gerpinnois et ceux qui, comme eux, sont trop occupés pendant ces trois jours de fête, feront le Tour un peu plus tard, de préférence la nuit d'un samedi à dimanche, par petits groupes. — Aux amateurs de folklore, on recommandera spécialement de se rendre le lundi au château d'Acoz vers 10 heures ; dans les prés de Villers, vers 11 h. 40 ; et à Gerpinnes vers 17 h.

 

(p.343) Villers-Poterie, venus tout exprès, se réunissent avec ceux de Gerpinnes sur le parvis de l'église. Le tambour-major de Gerpinnes remet la canne de sainte Rolende au tambour-major de Villers qui commande le « rigodon » (1) ; puis la procession s'ébranle, conduite par les officiers de Villers-Poterie, au pas ordinaire. Les tireurs de la compagnie de Gerpinnes dispersés en tirailleurs sur la place de la Halle

attendent, le doigt sur la gâchette, et au moment où la châsse paraît, ils la saluent d'une décharge, puis se mettent aussitôt en rang.

Au lieu-dit la Quairelle, arrivé à hauteur de la dernière maison du village de Gerpinnes, sur la route d'Hymiée, le

 

(1) Rigodon ou rigaudon : « On a fait venir ce mot du nom d'un maître de danse appelé Rigaud, mais le fait n'est pas bien certain. Le rigodon, fort en usage au XVIIIe s., était originaire de la Provence. Il devait être une danse tiationale française. Il se dansait sur un air à deux temps, divisé en deux reprises phrasées de 4 en 4 mesures et commençant par la dernière note du second temps. » (larousse, Grand Dictionn. Univ. du XIXe siècle, s. v.)

 

(p.344) tambour-major de Villers remet la canne à celui de Gerpinnes qui continue avec sa troupe au pas de charge, tandis que les tambours de Villers battent aux champs, aussi longtemps que la croix et les reliques dénient devant eux.

Les habitants de Villers tiennent énormément à ce qu'ils appellent leurs droits, qu'ils perdraient, disent-ils, s'ils cessaient, ne fût-ce qu'une seule fois, de sortir la châsse (1).

 

A Hymiée

La procession d'Hymiée, comprenant le clergé, le dais et la statue de la Ste Vierge portée par les jeunes filles, les fidèles et la compagnie locale des marcheurs, est arrêtée à hauteur de la chapelle de Saint-Hubert, en attendant « le Tour Ste Rolende ».

Lorsque celui-ci est arrivé à portée de voix, le cortège se forme dans l'ordre suivant : la compagnie d'Hymiée suivie de celle de Gerpinnes, puis les croix et le clergé : le curé d'Hymiée porte le reliquaire de Ste Rolende que lui a passé son collègue chargé d'accompagner la procession sur tout son parcours ; puis vient la châsse, ballottée sur les épaules des pèlerins qui se pressent autour d'elle pour la porter, les uns après les autres, avec des attitudes et des gestes témoignant d'une foi naïve et démonstrative.

Au moment où la tête du cortège atteint le porche de l'église, la compagnie d'Hymiée fait halte et front, marque le pas au rythme devenu soudain grave et solennel des tam­bours, présente les armes. Cependant, les fidèles s'avancent égrenant leur chapelet en une monotone psalmodie, tandis que les chantres et le chœur des jeunes filles adressent à la Reine du Ciel des cantiques et des hymnes choisis, dont la douceur contraste singulièrement avec l'appareil militaire qui sert de cadre. Les reliques entrent dans l'église où le Saint-Sacrement est exposé. Enfin au moment où, le Tantum ergo terminé, le prêtre va bénir la foule recueillie, la compa­gnie d'Hymiée exécute sa première décharge, et reprend immédiatement sa place afin de conduire la procession à Hanzinne. La compagnie de Gerpinnes a momentanément terminé sa mission, elle se disperse et retourne prendre un

 

(1) De l'origine de cette servitude, il n'existe d'autre expli­cation raisonnable que celle-ci : Si Gerpinnes a l'avantage de conserver les restes de la Sainte, c'est parce que, à l'époque de son décès, Villers-Poterie était une dépendance de la paroisse de Gerpinnes. A Villers revient l'honneur de sortir la châsse de l'église paroissiale.

 

(p.345) court repos  (qui durera jusqu'à son départ pour Villers-Poterie). Il est 4 h. 45.

Les Gerpinnois disent volontiers : « Li cé qui n' a nén vu ça, n'a rén vu » « Celui qui n'a pas vu cela, n'a rien vu ». Nous sommes un peu de cet avis, mais pour comprendre vraiment sans être quelque peu offusqué, il faut connaître la psycho­logie du peuple et s'habituer à regarder ses gestes avec l'âme simple des enfants. Cette première phase —• la moins connue des touristes — est une des plus typiques qui soient. Au mo­ment où la châsse sort de l'église de Gerpinnes — sachez que la procession doit avoir lieu quel que soit le temps !—,elle est accueillie aux accents d'une ancienne danse française, le « rigodon », puis abandonnée à la piété des pèlerins et à la garde des compagnies militaires qui la saluent à chaque arrêt important de salves étourdissantes de mousqueterie. Après la cérémonie rituelle de la canne cédée et rendue, c'est la montée vers Hymiée, au pas de charge, c'est-à-dire aux accents de la même marche qui entraîna les soldats de la Grande Armée dans leur assaut suprême (sic) sur le champ de bataille de Waterloo. C'est généralement à ce moment-là que le soleil — un soleil qui sera bientôt plus brillant que celui d'Austerlitz ! (sic) — projette ses premiers rayons sur le plateau découvrant un cortège bizarre. Sapeurs, zouaves et voltigeurs, jeunes ou vieux, ont un air harassé. On a passé la nuit..., on a bu..., non pour satisfaire une vile passion, mais en attendant l'heure du rassemblement, en compagnie de camarades d'enfance. Maintenant les efforts que l'on fait pour se redresser ne sont pas toujours couronnés de succès, le shako s'est fait lourd, le fusil gênant, le ceinturon trop serrant, et il arrive — oh ! si rarement qu'on ne devrait pas le dire ! — que tel ou tel doive se résigner à s'allonger sur l'herbe. D'autres, plus heureux, réussissent à rattraper le peloton, tout guillerets de s'être soulagés... Disons aussi que le service de la Croix-Rouge n'existe pas dans cette troupe improvisée (l) ; et à Gerpinnes, on ne voit plus jamais figurer dans la compagnie locale la cantinière qui portait naguère dans son tonnelet une précieuse réserve de pèkèt !... Pour­tant sans égard pour les éclopés, le gros de la troupe, officiers et soldats, grisé par le tonnerre hallucinant des tambours qu'un fifre infatigable stimule sans cesse, marche d'un pas cadencé et rapide, entraînant après lui le groupe des pèlerins, image réaliste de notre pauvre Humanité emportée vers sa

 

(1) Une voiture d'ambulance apparaît à Fosses sur d'anciennes photographies de la marche !...

 

(p.346) destinée et s'accrochant à sa suprême espérance : Dieu !... « Priez pour nous, pauvres pêcheurs... Sainte Rolende, ayez pitié de nous !... »

 

Vers Hanzinne et Tarcienne

 

A l'entrée du village d'Hanzinne, le même rite que celui décrit ci-dessus pour Hymiée se reproduit, avec cette parti­cularité que les Hanzinnois ont le privilège de posséder les reliques de st Oger, qui passe dans la tradition du pays pour avoir recherché sainte Rolende en mariage (et dont la fête est précisément fixée au lundi de la Pentecôte). La châsse de saint Oger, portée par ses fidèles pèlerins vient à la rencontre de celle de sainte Rolende, qui, pour cette seule fois, sort des limites de l'ancienne paroisse de Gerpinnes, fait une courte halte dans l'église, et poursuit ensuite sa route, escortée par la compagnie d'Hanzinne en direction de Tar­cienne, jusqu'à la chapelle St-Oger, où les deux processions se séparent en courant pour suivre chacune leur itinéraire propre (1).

Celle de ste Rolende se dirige vers Tarcienne, la ferme de Bertransart, ancienne commanderie de l'Ordre du Temple, et les Flaches ; à partir de là, elle est escortée par les compa­gnies militaires : celle des Flaches d'abord, à laquelle se joindront ensuite celles de Joncret et d'Acoz (2).

A Acoz, le cortège pénètre dans le parc du château appar­tenant à la famille Pirmez, et s'y arrête pendant que les compagnies exécutent des feux de salve. Cela permet aux pèlerins et aux curieux d'admirer le cadre splendide au milieu duquel est planté un château d'aspect sévère qui semble receler tant de mélancoliques souvenirs...

(1) C. quenne a décrit cette scène en la corsant un peu : « Les pèlerins s'en vont à la débandade, dit-il, se pressent, se préci­pitent en course folle; chacun s'efforce de simuler Oger poursuivant Rolende. Dans cette brusque et rapide cohue, il se passe des scènes d'un grotesque échevelé. Les jeunes gens qui « font le tour » en compagnie de jouvencelles décochent à l'adresse des héros scellés dans les châsses des mots soulignés d'allusions malicieuses et parfois équivoques. » (Article cité de Wallonia, II, p. 136.) — La procession d'Hanzinne rentre à l'église en empruntant un chemin différent de celui par lequel elle était venue.

 

(1)   L'itinéraire a été modifié vers 1870 pour passer par l'église des Flaches nouvellement construite.

 

(p.347) Au calvaire de Villers

Vers midi, concentration de toutes les compagnies au calvaîre di Vilé (calvaire de Villers-Poterie). Celle de Villers attend en face du calvaire. A l'arrivée de la procession, elle la salue d'une décharge et la conduit à l'église toute proche, Pendant ce temps, les autres compagnies pénètrent « dans les prés », où elles tirent dans un ordre traditionnel.

C. quenne décrit ainsi Je spectacle (1), plus pittoresque alors qu'aujourd'hui :

« Des milliers de curieux sont venus dans la plaine pour assister « la parade des marcheurs et au défilé du cortège.

» L'étendue présente alors un joyeux spectacle. Les marcheurs évoluent au grand complet de leurs bataillons ; le canon tonne, des salves de mousqueterie crépitent sans répit. Perchés sur de vigoureux chevaux, des majors ventrus, la mine rubiconde et paterne, arpentent le terrain, raides comme des stratèges antiques.

» A Tombre des peupliers, des groupes de curieux sont assis et partout s'improvisent des dînettes champêtres. Ça et là, en des échoppes de toile grise, des camelots ont installé des jeux de hasard

 

(1) Ouvrage cité, publié en 1894.

 

(p.348) et des exhibitions diverses. Des femmes circulent abritées sous d'immenses cliapeaux de paille, offrant des chopines de bière.

» Tout vit, tout s'anime dans le fracas des escarmouches ; les sabres jettent des éclairs, les taches des ombrelles et des toilettes jonchent le vaste tapis ensoleillé des pâturages et des moissons.

» Mais le signal de la rupture des rangs est donné. Les marcheurs se retirent derrière les tonnelles et sur l'aire des granges, tête nue, accablés de lassitude, suant, la tunique béante, le ceinturon débouclé. »

Cependant, la procession des pèlerins poursuit son par­cours vers Gougnies, accompagnant les reliques.

 

La rentrée

Vers 4 heures de l'après-midi, à Gerpinnes, les tambours annoncent le rassemblement pour toutes les compagnies qui doivent se trouver à Sartia avant l'arrivée de la procession, où recommence une parade semblable à celle de Villers-Poterie.

Puis, majestueusement, chaque compagnie, dans l'ordre où elle vient de tirer, prend place dans le cortège qui s'avance lentement au milieu d'une foule de curieux. Le sergent* sapeur d'Hanzinne, suivi de sa compagnie, ouvre la marche. Viennent ensuite : les 9 autres compagnies, Gerpinnes (p.349) fermant la marche. Lorsque la tête est arrivée à hauteur de la place de l'église, les compagnies s'arrêtent, forment la haie et présentent les armes (1), pendant que celle de Gerpinnes, orgueilleusement, gravit à pas d'automate la colline qui conduit à l'église où, à son tour, elle présente les armes au cortège religieux. D'abord ce sont les croix, puis les jeunes gens avec les bannières des confréries, les jeunes filles portant la statue de la sainte Vierge, les RR. PP. de Latran, le clergé conduit par le Doyen de Châtelet, les chantres, et enfin, dans la masse des pèlerins, fatigués et poussiéreux, égrenant tou­jours leur chapelet de la même voix monotone, la châsse apparaît au milieu de ce décor d'apothéose. Chacun se dé­couvre ; les officiers commandent : « Présentez, armes ! » Les tambours battent aux champs. Les cloches sonnent à toutes volées ; les soldats dans un suprême effort se redres-

 

(1) Depuis quelques années l'administration communale a pris l'initiative de demander aux compagnies de continuer leur progression afin de ne pas prolonger démesurément la cérémonie ; elles ne font donc plus la haie.

 

(p.350) sent et marquent le pas. Le spectacle est vraiment impres­sionnant.

Le Te Deum termine à l'église la iete religieuse. La relique est donnée à baiser aux pèlerins. La compagnie de Gerpinnes se disperse et les autres exécutent une dernière décharge sur la place de la Halle et en face de l'église.

« Certes, les bourgeois et citadins, à l'âme sèche peuvent s'étonner le mot est peut-être trop aimable —, conclut C. quenne, à voir les évolutions maladroites de cette singulière troupe, conscien­cieusement imprégnée d'une gravité solennelle dans ce puéril déploiement d'armes are/laïques et de costumes mêlés. Mais est-elle rien d'autre, au fond, que l'hommage de tout un peuple à cette poétique légende de Rolende et d'Oger, dont elle semble enceindre et protéger la beauté mystique ? Il devrait y avoir en ceci, pour les sourires mondains, défense « d'aller plus oultre » dans ce geste ému de l'âme populaire, qui inspire vraiment le respect de la Foi et l'immanente poésie de la toute souveraine Tradition » (1).

 

(1) Ouvr. cité, p.  126.

 

Pintecousse

 

 

(p.351) IV. — DEUX ÉPISODES A DISTINGUER DES MARCHES

 

 

1. L'épisode de la « terre al danse » à Jumet

La procession de la Madeleine à Jumet le dimanche suivant le 22 juillet, fête de ste Marie-Madeleine, est célèbre par un épisode assez singulier : « Le cortège part de la chapelle de Jumet-Heigne, traverse Roux, Courcelles et Viesville ; à Thiméon, au lieu dit « têre à l' danse », les musiciens redoublent d'entrain et tout le monde danse en faisant un triple tour du terrain réservé à cette coutume ; les groupes dansent, les pèlerins dansent, le clergé danse et les porteurs de statues eux-mêmes stimulés par la frénésie générale organisent un pas cadencé en s'efforçant de ne point compromettre les lois de l'équilibre instable auxquelles sont soumis leurs fardeaux sacrés. » (1).

Comme pour toutes les processions escortées militairement, il y a lieu de distinguer ici la procession proprement dite

 

(1) S. BRIGODE, Heigne-sous-Jumet, dans Documents et Rapports: de la Soc. arch. de Charleroi, t. 43, p. 194 et ss.

 

(p.352) de l'escorte. S. brigode déclare — en constatant le silence des archives — qu'on ignore tout des origines de la proces­sion de la Madeleine, malgré les efforts d'imagination de ceux qui s'y sont intéressés (1) : selon lui, « la particularité de la « têre à l' danse » se rattacherait à la procession », ce qui est aussi notre avis ; quant à l'escorte, elle revêt un caractère uniquement folklorique, la multiplicité des groupes et la variété des costumes lui donnant un aspect carnavalesque : matelots, turcs, zouaves, mousquetaires, guides d'avant-guerre, coloniaux (et même soldats des guerres récentes),... ; les plus anciens de ces groupes ne remonteraient pas au delà de la seconde moitié du siècle dernier, ce qui incline l'auteur à supposer que la marche de la Madeleine est une copie tardive des marches de Fosses, de Gerpinnes, de Walcourt ou d'Ham-sur-Heure.

Il est intéressant pourtant de savoir qu'au milieu du XVe siècle existait une confrérie d'archers de Notre-Dame de Heigne ; ce que l'on a dit dans la première partie de ce travail, permet d'affirmer que ces archers occupaient une place d'honneur dans le cortège processionnel et qu'ils doivent être considérés par conséquent, malgré la date tardive à laquelle a repris la coutume, comme les lointains ancêtres des marcheurs actuels.

 

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2. Le jeu scéniqne de Notre-Dame de Walcourt

On a vu (2) que le chanoine crépin s'était déjà demandé s'il ne fallait pas chercher les origines des marches dans la représentation pendant les processions de diverses scènes historiques appelées « jeux », et qu'A. de marneffe avait renchéri sur cette thèse, qu'a réfutée la première partie de notre étude.

 

(1)  On sait que l'explication populaire est que la procession aurait été provoquée par la peste (ou par la pluie) ; les pèlerins se seraient mis à danser quand ils auraient su ou vu leurs vœux exaucés.

La procession « dansante » de Jumet doit être rapprochée des autres processions dansantes assez nombreuses autrefois puisque le Conseil de Luxembourg les défendit par ordonnance du 13 avril 1778 (cf. ci-dessus, p. 291). — Voir aussi Aug. neyen, De l'origine et du but véritable de la procession dansante d'Editer-nach, dans Bull, de Vlnst. arch. liég., XV, 223, ainsi que le Bulletin des Enquêtes, t. 2, p. 8 et sv. (procession des « Croix de Verviers» à Liège) et p. 186-189 (procession d'Echternach).

(2) Cf.  Enquêtes, ci-dessus, p.  265.

 

(p.354) Cependant, la coutume qui existait au XVe siècle, et peut-être déjà avant, de représenter certaines scènes sur le parcours des processions a laissé des traces chez nous, notamment dans le Lumeçon de Mons. La même coutume aurait pu subsister à Nainur. En effet, dans la fameuse procession qui s'y déroulait le 2 juillet, en l'honneur de la Visitation de Notre-Dame figuraient s' Georges à cheval précédé de la Pucelle qu'il avait délivrée du Dragon, et le Dragon lui-même, machine d'osier recouverte de courtines blanches et menée par des gens cachés à l'intérieur. Comme un compte du XVIe siècle mentionne l'achat de vingt-deux lances pour ce personnage, on est fondé à croire que dans sa marche, il rompait ses lances en combattant le dragon. Mais tandis qu'à Namur on a perdu jusqu'au souvenir de cette coutume, à Mons le combat dit Lumeçon se livre encore chaque année, le dimanche de la Trinité, sur le coup de 12 h. 00, après la rentrée de la procession de Ste-Waudru. Or, le Lumeçon n'est rien d'autre que la manière moderne de représenter le « Jeu de St Georges », qui fut offert, probablement pour la première fois, en 1439, à la curiosité des Montois par les membres de la Confrérie de St-Georges, elle-même fondée en 1390, par le comte Guillaume de Bavière.

A Walcourt, on relève de même « quelques traces de représen­tations données par des sociétés de rhéloriciens. En 1606, le jour de la Trinité, on construisit un théâtre orné de tapisseries pour jouer le mystère de la Passion et la communauté alloua 30 patars à un chapelain de la collégiale, Jacques Tellier, qui avait écrit le libretto. Le jour de VAnnonciation 1678, la pièce offerte en spectacle aux habitants était le Miracle de Notre-Dame de Walcourt » (1).

Ces jeux, miracles et mystères ne sauraient être assimilés à la marche. Dans la marche en effet, tous les mouvements qui pourraient laisser supposer le « jeu » sont commandés par les nécessités des décharges : ainsi en est-il des formations en tirailleurs et des bataillons carrés réalisés avec plus ou moins d'ampleur et de solennité suivant l'espace dont on dispose.

Le moderne « jeu » de Notre-Dame de Walcourt lui-même ne peut être confondu avec la marche ; c'est un élément

 

(1) L. lahaye, Cartulaire de Walcourt, Nainur, 1886, p. CXXIV. En note : « Le compte de la collégiale de Walcourt pour 1677-78, nousapprend que ces représentations avaient lieu à l'église : à Jean Menuz, pour avoir fait un théâtre dans laditte église, pour représenter l'Annonciation de la Vierge, à la Notre-Dame en mars ».

 

(p.355) distinct, tout à fait indépendant. L'escorte militaire reste dans son rôle lorsqu'à l'ancienne « abbaye du Jardinet » et pendant le trajet du retour à la collégiale, elle rend les honneurs à la statue de la Vierge. Les acteurs du « jeu » ne sont pas les officiers de la marche, mais le comte de Rochefort et ses deux écuyers.

Comme l'épisode est aussi caractéristique de la procession de Walcourt que la danse de celle de Jumet, en voici une description, faite par J. vandereuse en 1909 (1). Sur re point la tradition a été bien respectée.

Dans le cortège, derrière la statue de la Vierge portée par les pèlerins, vient le comte de Rochefort — habitant de Wal­court — descendant du dit comte, si l'on en croit la tradition populaire. Il est monté sur un cheval blanc et « est flanqué de deux écuyers à la moderne redingote, aux pantalons blancs et au chapeau haut déforme » (2). La scène se passe lorsque la procession

 

(1) Le Pèlerinage à N.-D. de Walcourt, pp. 41, 45-46.

(2) Vers 1850, l'unique écuyer qui accompagnait le comte était vêtu d'un habit bleu galonné et portait un lourd guidon où l'on voyait la Vierge miraculeuse sur l'arbre, Thierry agenouillé et l'écuyer lui-même tenant le cheval du comte par la bride. [Ch. de Ste hélène, alias Ch. pety de thozée, Courte notice sur N.-D. de Walcourt, in Ann. Soc. Arch. Namur, III, 1853, p. 318, cité par J. vandereuse, p. 44, note 1.]

 

(p.356) est parvenue à « l'abbaye du Jardinet », où un bouleau a été planté pour la circonstance et une statuette de la sainte Vierge y suspendue. « Jadis, en arrivant près de ce bouleau, le prétendu comte faisait avancer son cheval en criant « Sainte Vierge ! » mois aussitôt, il le faisait reculer d'une vingtaine de pas. Il avançait une deuxième fois en disant : « Sainte Vierge, vous qui êtes cause de mon retardement ! » Une troisième fois, le comte avançait avec son cheval en disant : « Sainte Vierge, vous qui êtes cause de mon retardement, permettez que j'aille en avant. » » Le « comte » actuel fait les choses plus simplement. En arrivant près du bouleau, il regarde la Vierge qui se trouve sur Farbre et dit : « Est-ce vous, Sainte Vierge, qui m'arrêtez ici et qui causez mou retard? Permettez-moi que j'avance plus avant et que je me jette à vos pieds. » Alors, comme le faisait son prédécesseur, il met pied à terre, fait une génuflexion, récite à haute voix sa (p.357) prière traditionnelle (a) et la Vierge descend dans ses bras retenue par un ruban.

» Aussitôt cette cérémonie finie, les pèlerins prennent d'assaut le bouleau moderne et postiche. Le spectacle mérite réellement d'être vu. Ceux qui sont parvenus à grimper sur l'arbre lui arrachent ses branches qu'ils lancent dans la foule, tantôt à droite, tantôt à gauche ; des centaines de bras tendus en l'air s'efforcent de s'eji emparer et en quelques secondes, elles sont dépouillées de leurs feuilles et de leurs rameaux, les grosses tiges sont déchiquetées afin de contenter le plus grand nombre possible de personnes,

 

(1) « Je me suis vainement efforcé de me la procurer, ajoute J. vandereuse (p. 45, n. 1). Le soi-disant comte qui, seul, la connaît, paraît-il, ne peut la divulguer, l& tradition le lui défendant d'une façon absolue. C'est pourtant bien à haute voix qu'il la récite à la cérémonie. Comme elle ne présente rien de particulier, je n'ai pas voulu appeler la sténographie à mon aide. »

 

(p.358) car chacun veut emporter une partie de cet arbre, quelque minime qu'elle soit, qu'il conserve comme une amulette ou dont il orne son chapeau ou sa boutonnière. J'en connais plusieurs qui sont constam­ment porteurs d'un, morceau de ce bouleau et qui ont l'intime conviction que cela leur portera bonheur. La foule s'en donne à cœur j'oie tant et si bien que bientôt il ne reste plus qu'un rondin qui se dresse en épieu tailladé par les couteaux, les canifs, les haches. Lui-même ne tarde pas à être coupé au ras du sol et à être emporté. »

Le jeu scénique de N.-D. de Walcourt appartient, comme on le voit, à la procession religieuse et non à son escorte militaire.

 

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VI. — ORDONNANCE ACTUELLE DES COMPAGNIES

 

L'ordonnance actuelle des compagnies date du XIXe siècle. Elle n'est pas la même partout ; cependant, dans un péri­mètre jalonné par les localités suivantes : Biesme, Gerpinnes, Ham-sur-Heure, Walcourt, Florennes et les villages circonvoisins, les compagnies sont formées sur un modèle identique — que nous décrirons — comprenant : un groupe de sapeurs, le fifre et les tambours, les tireurs, ceux-ci groupés parfois eux-mêmes en plusieurs pelotons ou guilites (1). Des rensei­gnements sur Fosses, où l'organisation de la marche est quelque peu différente, seront fournis soit dans le texte soit dans les notes.

 

(1) A Gerpinnes, les marcheurs disent aussi nos f'rons guilite à deûs pour « nous marcherons à deux de front, de conserve » ; le mot n'est pas usité en dehors des marches. A Walcourt (ou tout au moins à Daussois), on le déforme souvent en guirites, guérites. A Fosses, il paraît aujourd'hui ouhlié (quoique A. lurQUIN cite le mot en passant au sens de « rang » dans un exemple de son Glossaire de Fosse, p. 123, et que cet emploi et ce sens soient confirmés par l'article guilite dans la partie inédite du Glossaire, obligeamment communiquée par M. R. Piuon). —• II s'agit du wallon guilite « ligne, rang, rangée » ; voy. Dict. liég., v° guilite, ainsi que les Etym. wall. et franc, de J. haust, p. 306 : terme emprunté du néerland. gelid (qui est le même mot que gilde, guilde ; on ne saurait y voir cependant une survi­vance directe de ghildes au sens de « confréries » ; en wallon, il s'agit d'un terme général signifiant « file, rangée d'hommes, d'arbres, de maisons, etc. »).

 

(p.359) Les uniformes

De tout temps, l'uniforme a exercé un attrait puissant sur les niasses populaires. Combien de vocations militaires sont dues au prestige de l'uniforme ! Que ce soit du côté des curieux qui les regardent d'un œil amusé ou du côté des acteurs eux-mêmes, il ne faut pas chercher ailleurs l'expli­cation du succès de nos marches militaires. L'amour du panache, la satisfaction de porter un uniforme, le plaisir de jouer au soldat, et d'exercer, ne fût-ce que quelques jours, un rôle de commandement, assureront, soyez-en sûrs, la péren­nité de notre coutume.

Dès leur fondation, c'est-à-dire dès la fin du moyen âge, ou peu de temps après, les confrères des serments revêtirent une tenue particulière. Ils la portèrent dans toutes les céré­monies publiques et spécialement aux processions. On se la figure d'autant plus belle que leurs propriétaires se recru­taient au sein d'une classe riche.

Nous avons, dans la première partie de notre étude, fait ainsi allusion au brillant costume écarlate des arbalétriers de S'-Roch à Ath (1). Nous avons dit aussi qu'à Chalon-sur-Saône, les archers et les arbalétriers avaient un costume généralement très brillant qui tenait plus du militaire que du civil (2). Voyez encore la reproduction du tableau de Van Alsloot (3) et vous aurez une idée du costume que revêtaient les confrères des serments bruxellois à la procession de N.-D. des Victoires en 1615.

Si les compagnies bourgeoisies avaient aussi, à l'instar des serments, une tenue particulière, il n'en était plus de même des milices rurales ni des compagnies de la Jeunesse (1) lorsqu'elles devaient parader dans un cortège. Celles-là prirent très tôt l'habitude de louer des défroques et, par nécessité ou par goût, laissèrent souvent libre cours à la fantaisie. Au XVIIIe siècle, les processions tendent à devenir des cavalcades ou des mascarades, le déguisement devient chose essentielle.

 

(1) Enquêtes,  ci-dessus,  p.   267.

(2)  Ibidem, p. 268.

(3)  Ibidem, p. 270 et 273.

(4)  A Namur, « les deux chefs de la compagnie [de la Jeunesse] étaient le capitaine et l'alfer... Ils étaient désignés par l'autorité communale. Dans la première moitié du XVIIe s. les grades étaient conférés par élection...  Seuls le  capitaine et l’alfer portaient  un uniforme  et   un  chapeau  à  longues   plumes. »  (F.   rousseau, Légendes.,., II. La Kermesse au Pays de Namur, p. 50-62).

 

(p.360) A la procession de Mons (1) paraissent des diables, des hommes sauvages, figures emblématiques de l'hérésie à côté des fidèles chinchins entourant st Georges. Rappelons aussi, les « hommes vestus en Faunes, Satyres et autres manières grotesques », lors de la réception de Madame de Longueville, à Liège en 1646 (2), et les « hommes sauvages », à Fosses, à la procession de St Feuillen, en 1737 et en 1751 (3). A la procession de N.-D. de Foy, on voit « le char escorté d'élèves [du collège de Dinant] vêtus en sauvage, deux escadrons de cavalerie... » (4). En 1765, d'autre part, les jeunes gens de Montigny-le-Tilleul se contentent du costume militaire, mais on ne précise plus lequel (5). De même à Morlanwelz, les jeunes gens se déguisent en grenadiers et en dragons ; à St-Gérard, en hussards.

Joseph II voulut interdire ces manifestations de mauvais goût et publia la fameuse ordonnance du 10 mai 1786 (6). Mais il faut croire que ces sortes d'exhibitions répondent à un besoin, du peuple, car, après l'éclipsé du régime français, on les voit reparaître, au point que le gouvernement de Guil­laume Ier dut intervenir à son tour, et presque dans les mêmes termes, par la circulaire du 29 mai 1819, déjà citée ('). Mais, pas plus qu'au XVIIIe siècle, le mandement ne semble avoir été rigoureusement appliqué dans l'Entre-Sambre-et-Meuse.

On a vu plus haut, quand on a décrit la renaissance de la coutume au XIXe siècle, comment les uniformes français de l'armée de Napoléon étaient devenus caractéristiques de nos marches. Signalons ici combien certains sont soucieux de porter des costumes bien identiques à ceux de l'époque napoléonienne : ainsi les Thudiniens viennent d'acheter des fusils, plusieurs colbacks authentiques, un uniforme de sergent-fifre provenant d'un musée de Waterloo ; et on nous dit que les tenues ont été corrigées suivant des renseigne­ments précis obtenus au Musée des Invalides à Paris. Les Jumetois avaient eu, dès avant 1940, le même scrupule : le groupe des grenadiers de la garde est en tous points remarquable de vérité.

 

(1) L. devilleRs, art. cité sur La procession de Mons, p. 127, note.

(2)  Enquêtes,  ci-dessus,  p.   279.

(3)  Ibidem, p. 292.

(4) Histoire de N.-D. de Foy, p. 47.

(5)  Enquêtes, ci-dessus, p.  293.

(6)  Ibidem, p. 292.

(7) Voyez ci-dessus, p. 326-327.

 

(p.361) Les groupements qui mettent ainsi leur point d'honneur à acquérir de tels uniformes en sont naturellement proprié­taires (voyez ci-dessous les Congolais de Fosses). Ailleurs, ainsi à Gerpinnes, on loue les costumes, chacun payant la location du sien (l) ; rares sont ceux qui se sont fait faire une tenue leur appartenant.

 

Les sapeurs

Actuellement, toute compagnie est précédée d'un groupe de sapeurs, sapeurs, en nombre variable suivant les années (2) ; ils sont commandés par un sergent-sapeur, sèrdjent-sapeûr. dit d'ordinaire maîsse-sapeûr « maître-sapeur », coiffé du

(1) II y avait avant 1914 un dépôt à Gerpinnes ; actuellement il y en a un à Tarcienne et un aussi à Charleroi.

(2) La formation réputée la plus parfaite est la herse :  

  .

.   .

. . .

….

 

(p.362) colback à plumet (1). Les sapeurs sont un souvenir des régi­ments d'infanterie de la première moitié du XIXe siècle, lesquels étaient précédés d'une douzaine de sapeurs com­mandés par un caporal et munis d'outils de toutes sortes pour faciliter la marche de l'infanterie.

Les barbes postiches ont été délaissées presque partout, et les tabliers de toile artistement brodés ont remplacé le tablier de cuir. Tous les sapeurs sont armés d'une hache en bois peint, leur chef porte indifféremment une hache ou une bêche à lame de cuivre, parfois une masse d'armes dite sou-

 

(1)   Le sergent-sapeur, comme le tambour-major, ne coiffent en réalité ce lourd colback qu'aux moments solennels ; ils remplacent le colback par un képi le reste du temps. Le colback ou le képi est confié à un gamin qui les accompagne ordinai­rement ; ce gamin est chargé aussi de l'étui où l'on glisse pour le protéger le haut plumet du colback.

 

 

(p.363) vent massûwe « massue », ou même une scie, le plus sou­vent enrubannée. La masse d'armes est une sorte de masse perfectionnée avec manche en bois et tête en métal compor­tant des formes et des orne­ments variés. Le sergent-sapeur n'est donc pas seule­ment le maître des sapeurs, mais un massier, comme on en voit en tête de certains cortèges, précédant les digni­taires ecclésiastiques ou civils. Ceci reste conforme à la tra­dition des serments, puisque la plupart d'entre eux avaient pris l'habitude de se faire précéder d'un massier.

A Fosses, et là seulement, les sapeurs sont vêtus de tuniques couvertes de feuilles de lierre cousues et coiffés d’un schako de grande dimension garni de ‘mousse de chêne’ (lichen), do mossèt. Selon M. J. F. Noël, dont l’opinion est vraisemblable, les sapeurs de Fosses peuvent être, sous ce rapport, considérés comme les descendants des ‘hommes sauvages’ cités au XVIIIe siècle (1)

 

(1) Voyez ci-dessus p.292. Rappelons que des ‘hommes sauvages’ (recouverts de feuilles de lierre) figurent aux côtés du Dragon de Monss, lors du combat dit ‘Lumeçon’. Ils auraient une signification symbolique représentant l'esprit du mal ou l'hérésie. Des hommes sauvages figurent parfois dans des cor­tèges carnavalesques, ainsi que dans certaines cérémonies popu­laires printanières, en Allemagne et dans plusieurs régions de la France (Alsace, Auvergne). Selon van gennep, Manuel de Folkl. franc, contemp., t. I, 3, p. 922, ces déguisements sortent des grandes « cosinographies » illustrées et des récits de voyage plus ou moins merveilleux des XVe et XVIe siècles, qui mirent à la mode la coutume d'organiser des ballets de sauvages (voyez cependant la réserve de S. glotz, Vie Wallonne, t. 22, p. 208, qui signale déjà ce déguisement au XIVe siècle). — Notez qu'à Fosses les sapeurs participent aussi au cortège des chinèls du Laetare.

 

Sêdjentsapeûr

 

 

(p.363) Les tambours, le tambour-major et le fifre

Les tambours, tambourîs, suivent les sapeurs. Une clique se compose au minimum de trois tambours, une bonne batte­rie en compte au moins cinq. Il peut y avoir parmi eux quel­ques volontaires, mais le plus souvent ce sont des tambours étrangers à gages. Dans certains villages, les officiers sont astreints à loger et à nourrir un tambour à leurs frais. Lorsqu'une (p.365) qu'une société de musique accompagne une compagnie, elle se place immédiatement après les tambours.

Les tambours sont précédés et commandés par un tam­bour-major, tambour-majôr, armé de la « canne-major », cane-majôr. La citation la plus ancienne à notre connais­sance est celle des archers d'Amiens qui, au XVIIIe siècle marchaient précédés de tambours et de fifres, « le concierge du jardin des couleuvriniers remplissait l'office de tambour-major » (J). Très certainement on a voulu conserver le cos­tume rutilant du tambour-major des armées impériales et surtout son « énorme panache ».

Cependant le vrai chef des tambours, c'est le fifre, fife ou ordinairement sife. Autrefois, les cortèges étaient précédés d'un embryon de société de musique : un ou quelques violons, des hautbois, trompettes ou fifres. Dans nos marches, le fifre, qui a éliminé ses concurrents, contribue à donner au cortège une allure archaïque en même temps qu'il lui confère une note si caractéristique. D'origine allemande (on sait qu'il reste caractéristique des musiques militaires d'Outre-

 

(1) janvier, ouvr. cité, p. 84.

 

 

(p.366) Rhin) le fifre fut introduit en France par les mercenaires suisses dès le début du XVIe siècle au moins (1).

Voici un texte de 1629 où il est question d'un « siffloteur » jouant de son « sifflet » (2) :

« A Jean Planqueur, chiffloteur pour avoir joué de son choufflot durant ladite procession de Binche, payé XII s. » (3).

Gerpinnes s'enorgueillit de posséder « le plus fameux des fifres de ste Rolende, M. Fernand Mathieu, d'Acoz, dit « Le Cage » ; un de ses amis nous le décrit comme suit :

« Le plus célèbre et le plus fameux des fifres de Ste Rolende, celui qui à l'heure actuelle fait le plus autorité est sans conteste M. F. Mathieu, d'Acoz, plus sympathique et mieux connu sous le nom de «Li Câje». Peintre de talent, flûtiste émérite, virtuose du tambour, notre ami Fernand, depuis l'âge de neuf ans il a maintenant dépassé la soixantaine —, escorte avec son fifre la procession de la Vierge de Gerpinnes. C'est là un "bail" (comme il dit plaisamment) dont il est légitimement fier. On peut d'ailleurs lire cette fierté dans ses

 

(1) Cf. le Diction, êtymol. de bloch-wartburg : «fifre (1507). Emprunté du Suisse allemand... ; ...introduit par les mercenaires suisses ». — Les affirmations suivant lesquelles, avant d'apparaître officiellement sous François Ier, le fifre était déjà connu en France au temps de Louis XI (voy. R. lyh, Traditions militaires. Les musiques militaires, dans L''Année et la Nation, 2-11-1948), devraient être étayées de références précises.

(2) Comparer Jules lemoine, Wallonia, 6, p. 99 (à propos d'un conte noté à Maçon dans l'Entre-Sambre-et-Meuse) : « Chez nous, on appelle indistinctement sifflet, chiflot, divers instruments à vent, le sifflet, le chalumeau, la flûte. » On entend parfois en effet chouflot pour désigner le fifre (instrument).

(3) P. C. meurisse, dans L'arsouye, n° 2, 1948, p. 55.

 

(p.367) yeux lorsqu'après un périple de plusieurs dizaines de kilomètres, il accompagne la châsse de la sainte à sa rentrée à l'église de Gerpinnes. Par la même occasion, si vous le rencontrez après le cortège, demandez-lui de battre pour vous sur le tambour « La Bataille de Waterloo » ou de jouer sur le fifre un de ces airs du pays « dont la musique a l'air d'être écrite en patois ». // s'exé­cutera tout de suite, car c'est le garçon le plus affable qui se puisse trouver. Et vous serez émerveillé... »

Un fifre de talent peut se laisser aller à l'inspiration du moment : « Sur le thème initial, l'artiste brode des variations à l'infini, introduisant une idée nouvelle, la développant tantôt en majeur dans un style volontairement heurté, tantôt en mineur en un chant d'une musicalité si prenante que c'est une fête pour l'oreille. Et les tambours le comprennent et lui obéissent, car il ne permet pas que les caisses battent un « RRA » là oit il faut un « FLA ». Un signe de tête, un clignement d'yeux, un geste de la main suffisent : automatiquement, les baguettes se relèvent et s'abattent sur les peaux avec un ensemble parfait.

» C'est un magicien que le fifre» (1).

Les airs de fifre se transmettent d'une génération à la sui­vante par tradition auriculaire, ce, qui explique l'introduc­tion d'altérations volontaires ou non. En ce domaine aussi, nous sommes en présence d'un folklore vivant et donc soumis à la loi du devenir, l'évolution étant cependant frei­née par un respect plus ou moins conscient de la coutume.

Signalons aux amateurs de folklore musical que certains airs de la marche de Gerpinnes ont été notés par Nicolas daneau et publiés par C. quenne à la fin du siècle der­nier (2) ; le « Réveil », la Grande Marche et une seconde Marche joués à Walcourt ont été publiés par J. vandereuse, d'après notation de Victor bertaux (s). Si l'on en croit M. dumont, qui, dans l'article cité ci-dessus, exprime sans doute l'avis de M. Mathieu, « le Pas de charge de Waterloo » est le même que celui battu à Gerpinnes ; c'est aussi le cas nour « la Retraite » dont Laurent de Rillé a fait un chœur

 

(1) A. dumont,  Ce qui du fifre vient..., dans le journal Le Rappel, Pentecôte 1949.

(2) Wallonia, 2, 1894, p. 140-142.

(3) Le Pèlerinage à N.-D. de   Walcourt,  p.  60-62.  En note, on dit qu'un « illustre musicologue » n'aurait pas hésité à ratta­cher ces airs à ceux que jouaient les anciennes bandes wallonnes. — Les airs notés dans le travail de vandereuse ont été repro­duits aussi par A. marinus, dans Le Folklore belge, t. I, ch. VII, p. 130-131.

 

(p.368) remarquable ; certains airs sont peut-être plus anciens, par exemple « le Réveil » dont nous retrouvons exactement les battements dans « l'Aubade matinale » jouée par les tambours des Gilles de Binche.

 

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Les tireurs

Vient ensuite le groupe des tireurs, lès tireûs, rarement homogène comme à Gougnies, où il ne comprend que des grenadiers, les bonèts à pwèy « bonnets à poils », dont la tenue et la belle ordonnance recueillent au passage les mar­ques de sympathie des spectateurs.

Avant les « tireurs » proprement dits, voici les officiers à cheval : le major ou les deux majors, majôrs, aux costumes chamarrés d'or et d'argent, aux buffleteries brillantes, montés sur leurs chevaux soigneusement brossés et décorés, et suivis de l'adjudant que l'on voit parfois à cheval aussi. Puis c'est le peloton des grenadiers conduit par son officier, (p.369) ensuite les zouaves, le drapeau, drapia, de la Jeunesse sous lequel marchent les tout petits, l'« officier des voltigeurs» et les voltigeurs, enfin « l'officier dè l' dêrène guilite » et les (h)ûlaus au gros tromblon (1) ou dêrène guilite « dernier peloton » qui, se plaçant suivant leur nombre sur un ou deux rangs (ils sont à Gerpinnes de 6 à 10 ou 12), ferment la marche (2).

Le commandant en premier à Gerpinnes et aux environs est le major ; l'adjudant étant le commandant en second, il doit donc être considéré ici comme une sorte d'adjudant-major. Chaque peloton est commandé par un officier, mais

 

(1) (h)ûlô ou (h)ûlau, litt. « hurlard » (au sens de sirène d'usine sifflet de machine, etc., correspondant du liég. hoûlâ). — A Fosses, un quartier est dit « Aux Hulaux », aus-ûlaus, les porteurs de tromblons de la marche s'y recrutant spécialement.

(2)   A Fosses, l'État-major, État-major, de la compagnie est riche et brillant : le programme des fêtes de 1928 signalait pour la compagnie de Fosses même 3 généraux, 2 colonels, 1 lieute­nant-colonel, 3 capitaines et 9 lieutenants ; à Haut-Vent, on signale maintenant un général, un lieutenant-général, un colonel et trois majors ; cela tient au fait que la marche est organisée sur d'autres bases qu'à Gerpinnes : il y a, par exemple pour Haut-Vent, un premier et un second peloton des grenadiers, un premier et un second peloton des voltigeurs, les premiers pelotons étaient commandés par un capitaine et les seconds par un lieutenant ; viennent ensuite le drapeau avec le porte-drapeau et les gardes-drapeau (8), la cantinière et les gardes-cantiiiière (8), puis le premier et le second peloton des zouaves commandés aussi respectivement par un capitaine et un lieutenant ; l'adju­dant et l'officier-payeur marchent à côté de la compagnie. (A Gerpinnes, il n'y a ni capitaine, ni lieutenant — on dit simple­ment « officier des gren. », « officier des volt. » — puisqu'il n'y a jamais deux pelotons de grenadiers ou de voltigeurs; il n'y a pas non plus d'officier-payeur.) — Notons encore qu'à Fosses, les drapeaux (dont il est question ci-dessus, p. 323) sont conservés, de père en fils, chez l'adjudant-major (qui est aussi l'officier chargé de mettre les hommes en ligne lorsqu'on va tirer).

 

(p.370) sous ses ordres se trouve un sergent, sèrdjent, qui se place à gauche du premier soldat, donc hors rang ; c'est le ser­gent qui transmet aux soldats les ordres venant du major par l'adjudant, puis par l'ofli-cier du peloton. Le sergent se distingue des simples soldats plus par un fanion qu'il porte au bout du fusil que par cer­tains détails de la tenue ; c'est souvent le plus ancien du peloton qui exerce ce commandement.

Les soldats marchent sur 2 rangs  à Gerpinnes, sur 3 à Walcourt et à Fosses. L'effec­tif d'une compagnie est fort variable : à Gerpinnes de 80 à 100, voire 120 ; la compagnie de Fosses est plus nombreuse, certains de ses pelotons —   grenadiers, « congolais », zouaves, « hulaux » (auxquels  on donne   souvent le nom  de « compa­gnies », encore qu'il n'y ait qu'un seul groupe de sapeurs,

(p. 371) tambours   et   fifre    précédant   l'ensemble)      atteignant l'effectif d'une compagnie ailleurs...

Les fusils sont de modèle varié. Depuis 1914, rares sont les anciens authentiques : tromblons trapus, en usage vers 1800, ou fusils à percussion d'avant 1870, que l'on conservait avec soin et qu'on se passait d'une génération à l'autre comme un legs précieux. Aujourd'hui les préférences vont toujours à ces modèles archaïques qu'on charge par la gueule et qu'on bourre à l'aide tl'une baguette. Quelques marcheurs se con­tentent d'un fusil de chasse, d'une carabine, ou même d'un fusil de guerre transformé, mais le vrai marcheur n'hésite pas à faire fabriquer un fusil de modèle ancien. Les fusils ~| ne se louent pas, ils peuvent se prêter à un ami ; au besoin j l'officier cherche l'arme qui manquerait à l'un de ses hommes. Pendant la guerre, on les a cachés, mais on en a livré un certain nombre à l'autorité occupante et d'autres furent abîmés par l'humidité.

Quelques compagnies, Fosses et Biesme notamment, sont encore accompagnées d'une cantinière. Cette place, comme les autres, est mise aux enchères et donnée à la plus offrante.

 

(p.373) En 1908, elle fut adjugée à 35 fr. à Laneffe ; en 1949, elle le fut à 27.000 à Fosses ! (1).

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Historique d'une compagnie

Voici à titre exemplatif, retracée par M. Joseph noël, l'histoire de la compagnie des Congolais de Fosses, qui vient de fêter le 50e anniversaire de son organisation actuelle :

« En vue de la Procession septennale de 1879, quelques jeunes gens de Fosses, réunis en assemblée décident de former une nouvelle Compagnie et pour ce faire délèguent deux hommes : Félix Clocheret et Jacques Hardy, pour leur trouver un uniforme : du beau, du «jamais vu » . !

 

(1) Naturellement ce que la cantinière reçoit est pour elle ; d'habitude, elle ne rend pas la monnaie ! — Avant 1914, à Gerpinnes, les compagnies étrangères achetaient un tonneau de bière aux brasseurs (il y en avait dans presque tous les villages alors) ; ce tonneau était déposé dans une grange, où, au repos, la compagnie pouvait se désaltérer.

 

(p.374) encore par l'accoutrement bizarre dont elles s'affublaient. Elles portaient de vastes robes à traîne, que ballonnaient singulièrement les cerceaux de leurs crinolines. Leurs têtes disparaissaient entiè­rement sous une ample coiffure à cornette flottante, tandis que la chevelure réelle ou postiche tombait tordue en une tresse épaisse, le long de leurs reins.

» Nécessairement, elles devaient être dans toute la force de l'âge, et exemptes de défaut physique, on les choisissait de préférence parmi les jeunes filles vierges ; si elles étaient mariées, il ne fallait pas qu'elles fussent en voie de devenir mères. La seule condition expressément exigée pour appartenir à la catégorie des marcheuses, était, après cela, d'ordre essentiellement moral.

» Bâties pour les épopées, ces femmes semblaient descendre de quelques puissantes races disparues.

» Dès que les cloches s'ébranlaient et que les choristes donnaient, en un chant religieux, le signal du départ, les marcheuses enton­naient un air de fifre, au rythme burlesque et scandé, qui caractérisait (p.377) en une expression gauloise, la liesse de tout un peuple affir­mant soudain dans l'enchantement de cette fête de Pentecôte, toute l'ardeur de sa foi » (1).

 

Les pas

On distingue trois pas : le « pas ordinaire », d'une cadence solennelle et lente, est le pas de parade que l'on bat lorsque l'on passe devant une église, une chapelle, des reliques, ou devant les personnalités. — Le «pas accéléré», d'une cadence rapide, est d'une progression aussi lente que le « pas ordi­naire », parce que les marcheurs l'exécutent comme s'ils voulaient marquer le pas ; ainsi pour aller de Sartia à l'église, au moment de la rentrée solennelle de la procession, nos mar­cheurs ne mettent pas moins d'une heure et demie pour couvrir une distance d'environ 1 km. — Le « pas de charge » enfin est celui qui se rapproche le plus de la démarche de l'homme pressé.

Signalons qu'à chacune de ces cadences correspond une manière spéciale de porter les armes : Le « pas ordinaire » provoque le commandement de « Présentez, armes ! » ; les haches sont immobiles dans le prolongement de l'avant-bras replié à 45° vers le haut ; les fusils prennent appui par la crosse sur le nombril et sont tenus des deux mains, ce qui fait prendre au tronc une forme disgracieuse ; la canne-major est tenue des deux mains, horizontalement et scande le rythme des tambours ; quant aux officiers, ils saluent en baissant le sabre et en tournant là tête à droite ou à gauche.

  Au « pas accéléré » les haches suivent le mouvement normal de l'avant-bras ; les fusils sont sur l'épaule ou tenus obliquement vers l'extérieur du rang le canon vers le sol ou tenus à hauteur de la gâchette, le bras tendu le long du corps ; la canne-major est verticale et scande toujours le rythme.

— Au « pas de charge », l'extrémité de la canne est passée sous l'aisselle droite, Tes fusils et les haches sur l'épaule.

 

Les décharges

Le feu de mousqueterie ou dèchârje est l'épisode essentiel pour le tireur. On exécute —• chaque compagnie à tour de rôle — une décharge à tout arrêt important de la procession, en face d'une église, d'une chapelle, d'un reposoir ; de même aussi en face de la maison d'un dignitaire que l'on veut

 

(1) Article cité, p. 143.

 

(p.378) honorer,  dans l'espoir  d'en recevoir un pourboire.  On a décrit plus haut le processus d'une décharge (1).

Ordinairement chaque compagnie exécute une salve sous le commandement de son chef, mais on peut aussi réunir plusieurs compagnies en un immense carré (les tireurs tournés vers l'intérieur où sont les chefs, les reliques, etc.) et faire ce que l'on appelle le « bataillon carré », batalion cârè. Alors, c'est généralement le plus ancien des majors qui

 

(1) Autrefois, les commandements avaient une saveur de terroir que l'enseignement primaire obligatoire et le service militaire leur ont fait perdre. En voici, qui ont été relevés par C. quenne et que nous avons entendus nous-même : «Apportez, armes !... En avant, parraccéléré, armes !... Présentez, marche !... Compagnie, halte ! front à boire !... » et celui-ci, dans l'idiome du cru : Tapez au laudje ! (= Ouvrez les rangs !) — D'après F. rousseau, Légendes et Coutumes du Pays de Namur, p. 112, on a vu des fils de fermiers se rendant plusieurs fois par semaine à Namur et à Charleroi afin de recevoir les leçons des sous-officiers de l'armée.

 

(p.379) est invité à prendre le commandement. (l) Il arrive que le major offre le sabre à une personnalité de marque. Ainsi, en 1930, les compagnies de la marche de ste Rolende étaient exceptionnellement groupées en bataillon carré dans la cour du château d'Acoz, où l'on célébrait le souvenir d'Octa­ve Pirmez. Le petit-fils de M. le Baron Maurice Pirmez commandait la compagnie d'Acoz ; il vint, se conformant aux traditions du pays, présenter le sabre au roi Albert, qui crut bien faire en refusant. Nos mandataires politiques carolorégiens ne se font pas tant prier ; ils connaissent la mentalité de leurs électeurs et ne tiennent point à leur déplaire.

Il existe une troisième manière de rendre les honneurs, c'est l'exécution d'un feu de file, feu d' file. Ceci se passe notamment à Fosses, lorsque, les reliques de saint Feuillen

 

(1) A Fosses, on fait cinq « bataillons carrés » pour exécuter chaque fois une « décharge générale », trois lors de la première sortie, deux lors de la seconde (continuation du Tour l'après-midi du dimanche ou du lundi), à des endroits fixés par la tradition. Les officiers supérieurs les commandent suivant un ordre imposé par le grade et l'ancienneté.

 

(p.380) étant rentrées dans la collégiale, la procession est terminée ; chaque tireur vient alors successivement rendre un suprême hommage au pied de la statue qui domine le porche en déchargeant son arme. A Walcourt aussi on connaît le feu de file : « Le dimanche suivant la Trinité, la « compagnie » de Walcourt assiste à la grand-messe et escorte la procession du S'-Sacrement. L'après-midi,... elle va faire un feu défile à Cupidon, c'est-à-dire à une pierre qui a de vagues traits d'un homme et qui est encastrée dans le mur de soutènement de la terrasse entourant réglise ; la tradition lui conserve le titre de «plus ancien citoyen de Walcourt» (1).

Enfin, également lors de la marche de Fosses, lorsqu'on traverse un bois à l'endroit dit « au Benoit », au Bènwèt, en suivant le sentier d'à sint Fouyin, on prétend que chaque fois un lièvre au moins s'enfuit à portée des fusils. Les tireurs alertés ont le doigt sur la gâchette et chacun s'efforce de tuwer l’ lîve Sint-Fouyin « tuer le lièvre Saint-Feuillen », réel ou imaginaire. Ce qui provoque une belle pétarade !

 

VI. — GRANDEUR ET SERVITUDE MILITAIRES

La bénédiction des armes

Les marches accompagnent généralement les grandes processions de l'Entre-Sambre-et-Meuse, avec lesquelles il ne faut pourtant pas les confondre : les premières ayant un caractère religieux et les secondes revêtant un caractère folklorique ; ces dernières pourraient donc disparaître sans altérer la procession proprement dite.

En fait le clergé, à certains moments, s'est efforcé de les abolir (2). Mgr Heylen, évêque de Namur, avait « décidé de

 

(1) J. vandereuse, ouvr. cité, p. 47, 11. 1. — D. A. van bastelaer raconte, au sujet de Walcourt : «Da«s la muraille de l'ancien cimetière dépendant de l'église, se voit une antique statue d'un dieu du paganisme, Cupidon, croit-on, à laquelle s'attachent des usages et des récits légendaires. La nouvelle mariée, au sortir de l'église, est amenée au pied de cette statue, où on lui présente un verre et, après l'avoir bu, elle le brise aux pieds de la figure, en signe de renoncement aux libertés du célibat. » (Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. 16, p, 450.)

(2) La résistance la plus farouche offerte au clergé fut celle de Biesmerée. La crise éclata en 1847 et atteignit son paroxysme en 1874, quand les Biesmerois — qui avaient continué de parti­ciper aux marches des environs — voulurent rétablir la marche locale, malgré le curé qui dut fuir devant leur hostilité. Pour punir les habitants d'avoir marché malgré la défense — en rendant les honneurs à la statue de st Pierre, patron du village — l'Evêque de Namur, croyant à une parodie, jeta l'interdit sur la paroisse (où certains parlaient de se convertir au protestan­tisme !... et où le bourgmestre ouvrit l'église quand un décès se produisit, les gens récitant les prières des morts sans le clergé). Heureusement l'intervention d'un jeune prêtre du pays put obtenir la levée de l'interdit... et le rétablissement de la marche. Voyez F. rousseau, Légendes et Coutumes du Pays de Namur, p. 114-115.

 

(p.381) supprimer ces « marches » par voie d'extinction ; elles étaient encore tolérées là où elles avaient toujours existé ; mais il ne permettait plus d'en créer de nouvelles ou de rétablir celles qui (p.382) avaient cessé, ne fût-ce qu'une année » (1). Dispositions sévères, aujourd'hui oubliées (2). En général, les autorités communales et le clergé aidés des officiers maintiennent, sans trop de peine, une tradition de dignité (3).

 

(1) D'après J. vandereuse, Le pèlerinage à N.-D.deWalcourt,}). 53.— Rappelons que notre Entre-Sambre-et-Meuse dépend de deux évêchés : Tournai (prov. de Hainaut) et Namur (prov.de Namur).

(2)   En fait, Mgr Heylen lui-même assista à la rentrée de la marche de Fosses en 1921, marche reconstituée après la guerre de  1914-18  avec le concours  du  doyen Crépin qui,  en même temps  qu'il organisait un cortège historiée-religieux,  un an à l'avance « exhorta les marcheurs à reconstituer les compagnies pour la marche Saint-Feuillen» (Le Messager de Fosses, 2-X-1921). La marche, à sa rentrée l'après-midi, défile toujours depuis lors devant l'Évêque ou  son représentant,  présidant  la  procession septennale,  et  devant  de  nombreuses  autorités religieuses.

(3)   Le plus curieux règlement d'une « marche » est celui rédigé par la Jeunesse de Marcinelle-Haies, approuvé par le bourgmestre le 2 oct. 1875, à l'occasion de la bénédiction de l'église de ce hameau.   Voy.   L.   clause,  Aperçu  historique  sur la  commune de Marcinelle, p.  108.

 

(p.383) Ainsi à Fosses, on bénit lès-ârmes « on bénit les armes » dans la Collégiale huit jours avant la sortie de la grande procession septennale en l'honneur de saint Feuillen, sint Fouyin ; cette bénédiction a lieu après la grand-messe pour les compagnies de Fosses, et, après les vêpres, pour celles de Haut-Vent. Le lundi de la semaine suivante, M. le Doyen offre un verre aux soldats des compagnies venues lui offrir leurs hommages et il commande alors une décharge.

A Gerpinnes, le mardi de la Pentecôte, la grand-messe est chantée à 9 heures, pour les marcheurs ; la compagnie assiste en grande tenue et en armes, debout dans la nef centrale ; tous les marcheurs dénient à l'offrande dans un ordre impeccable au rythme assourdissant et cadencé du fifre et des tambours ; après la messe, M. le Curé commande une décharge et paye une rasade aux soldats.

C'est par des cérémonies de ce genre que l'Eglise rappelle le caractère pieux de la manifestation. Ils ne sont pas rares d'ailleurs les cas de ceux qui font vœu de « marcher » pendant neuf ans, pour demander une faveur ou à titre de remerciement pour une grâce obtenue.

 

Préséances et privilèges

Les principales marches groupent plusieurs compagnies. Celles-ci ne prennent pas rang au hasard dans le cortège ; souvent l'autorité communale règle les préséances, parfois la coutume a force de loi.

A Gerpinnes, en 1830, la compagnie du Sart-Eustache fut désignée par le Conseil communal pour tirer la seconde. En 1881, voici quel fut l'ordre des compagnies : Biesme-la Colonoise, Les Flaches 1, Gougnies 1, Les Flaches 2, Gou-gnies 2, Villers-Poterie, Acoz, Hymiée, Joncret et Gerpinnes. Actuellement, c'est la compagnie d'Hanzinne qui, à la rentrée, a l'honneur d'ouvrir la marche, puis viennent (en 1948) Joncret, Gougnies, Biesme, Villers-Poterie, Acoz, Les Flaches, Hymiée, Fromiée et Gerpinnes. Cet ordre n'est pas absolument inchangeable (d'autant que parfois une compagnie peut manquer), mais les compagnies qui sont les premières ou les dernières, ou encore celles qui jouent un rôle tout particulier, tiennent à leur place.

Des conflits de préséance éclatent de temps en temps, car l'amour-propre collectif, si l'on peut dire, est très susceptible et les rancunes tenaces. Ainsi, la compagnie d'Hanzinne avait l'habitude d'entrer la première dans les prés de Villers-Poterie ; or, une année, la compagnie d'Hanzinne étant en retard, les autres décidèrent de ne pas l'attendre ; ce fut la (p.384) cause d'une querelle et depuis lors Hanziune ne se présente plus jamais  à Villers.

Un autre exemple : à Fosses, la compagnie de Malonne avait le privilège de tirer la dernière. On raconte qu'un jour : « arrivée sur les hauteurs de Sart-Saint-Laurent, à 5 km. environ de la ville de s' Feuillen, le soir d'une marche, la compagnie de Malonne entendit une salve éclater dans le lointain, vers Fosses. On fit halte et l'on délibéra ; les troupiers et les sapeurs étaient exténués ; la cantinière dormait debout, les chevaux du colonel et du major étaient fourbus. Mais le privilège de Malonne était violé; aussi, malgré la fatigue, les jambes molles, les têtes un peu vacillantes, la compagnie fit demi-tour, rentra à Fosses en bon ordre, défila impeccablement et fit la décharge ultime que seule elle avait le droit de tirer. Le privilège était sauf» (1). En 1949, Malonne n'a pas figuré dans le cortège de St-Feuillen. mais un vétéran de l'endroit « marchait » avec la compagnie de Fosses ; le soir de la grande journée, à sa demande, il obtint des autorités fossoises l'autorisation de tirer seul et le dernier sur le parvis de l'église ; ainsi fut sauvegardé le privilège de Malonne.

 

Engagement moral des officiers

La cérémonie du bris du verre est une forme démocratique de l'élection. Liberté est laissée aux candidats et si plusieurs se présentent, l'honneur revient à l'ancien. Mais, dès que l'officier a accompli le geste rituélique de la « libation », et qu'il a été acclamé officiellement par le roulement de tam­bours et sentimentalement par les applaudissements de la foule, le pacte est conclu, il est l'élu, et l'obligation morale de fidélité pèse sur lui. Voici une preuve que l'idée d'engage­ment existait au XVIIe siècle : en 1698, un certain Jean-Nicolas Ansiaux, élu alfer (porte-drapeau) des arbalétriers de Ciney quitta sa charge sans motif ; « après avertissement, il dut raccepter pour ne pas payer Vamende et ne pas être exclu de la compagnie» (2). Comme on l'a vu ci-dessus, du reste, cette idée doit remonter beaucoup plus haut (3).

De nos jours, la sanction peut être plus grave, il arrive que l'on exécute le parjure et qu'on le brûle en effigie. En

 

(1) O. petitjean, L'Entre-Sambre-et-Meuse folklorique, dans le quotidien  Vers l'Avenir,  13-IX-1935.

(2)  hauzeur, Notice sur les arbalétriers de Ciney, dans Ann. Soc. Arch. Namur, t. 13, p. 33.

(2)   Voir p. 336, la thèse défendue par E. CoORNAERT.

 

(p.384) cause d'une querelle et depuis lors Hanziune ne se présente plus jamais  à Villers.

Un autre exemple : à Fosses, la compagnie de Malonne avait le privilège de tirer la dernière. On raconte qu'un jour : « arrivée sur les hauteurs de Sart-Saint-Laurent, à 5 km. environ de la ville de s' Feuillen, le soir d'une marche, la compagnie de Malonne entendit une salve éclater dans le lointain, vers Fosses. On fit halte et l'on délibéra ; les troupiers et les sapeurs étaient exténués ; la cantinière dormait debout, les chevaux du colonel et du major étaient fourbus. Mais le privilège de Malonne était violé; aussi, malgré la fatigue, les jambes molles, les têtes un peu vacillantes, la compagnie fit demi-tour, rentra à Fosses en bon ordre, défila impeccablement et fit la décharge ultime que seule elle avait le droit de tirer. Le privilège était sauf» (1). En 1949, Malonne n'a pas figuré dans le cortège de St-Feuillen,mais un vétéran de l'endroit « marchait » avec la compagnie de Fosses ; le soir de la grande journée, à sa demande, il obtint des autorités fossoises l'autorisation de tirer seul et le dernier sur le parvis de l'église ; ainsi fut sauvegardé le privilège de Malonne.

 

Engagement moral des officiers

La cérémonie du bris du verre est une forme démocratique de l'élection. Liberté est laissée aux candidats et si plusieurs se présentent, l'honneur revient à l'ancien. Mais, dès que l'officier a accompli le geste rituélique de la « libation », et qu'il a été acclamé officiellement par le roulement de tam­bours et sentimentalement par les applaudissements de la foule, le pacte est conclu, il est l'élu, et l'obligation morale de fidélité pèse sur lui. Voici une preuve que l'idée d'engage­ment existait au XVIIe siècle : en 1698, un certain Jean-Nicolas Ansiaux, élu alfer (porte-drapeau) des arbalétriers de Ciney quitta sa charge sans motif ; « après avertissement, il dut raccepter pour ne pas payer Vamende et ne pas être exclu de la compagnie» (2). Comme on l'a vu ci-dessus, du reste, cette idée doit remonter beaucoup plus haut (3).

De nos jours, la sanction peut être plus grave, il arrive que l'on exécute le parjure et qu'on le brûle en effigie. En

 

(1) 0. petitjean, L'Entre-Sambre-et-Meuse folklorique, dans le quotidien  Vers l'Avenir,  13-IX-1935.

(2)  hauzeur, Notice sur les arbalétriers de Ciney, dans Ann. Soc. Arch. Namur, t. 13, p. 33.

(3)   Voir p. 336, la thèse défendue par E. COORNAERT.

 

(p.385) 1947, la cérémonie eut lieu à Hymiée. D... avait cassé le verre dans le but d'écarter un candidat plus jeune qui n'avait pas toutes les sympathies, il offrit alors sa place à l'un de ses amis qui l'accepta. Le procédé ne parut pas orthodoxe et il fut décidé de lui infliger la sanction collective traditionnelle. Un dimanche après-midi, la compagnie se forma dans ce but exprès, et, après avoir parcouru les rues du village, traînant le char sur lequel était fixé un mannequin costumé repré­sentant le « condamné », on arriva su l' trî (sur la place) où le major lut le réquisitoire et la sentence ; aussitôt après il commanda un feu de file qui mit mal en point notre homme de paille auquel on finit par mettre le feu au milieu des rou­lements de tambours, des crûs, des rires, des plaisanteries et des applaudissements de la foule. Le « crime » ainsi expié, coupable et juges se sentirent sans doute la conscience soulagée, car à la Pentecôte suivante D... participa à toutes les « libations » et marcha comme simple soldat, entouré de la sympathie générale.

 

 

VII. — LENDEMAINS DE FÊTES ET DÉPLACEMENTS

 

Après la fête : politesses, gratifications et amusements

Le mardi de la Pentecôte, la compagnie de Gerpinnes se rassemble à 8 heures, assiste en armes à la messe de 9 heures. A la sortie, le major commande une première salve et M. le Curé une seconde. Puis on va à la rencontre des compagnies voisines qui viennent fé lès confréres, « faire les ' confrères », c'est-à-dire exécuter des salves de mousque-terie en l'honneur des notabilités qui n'oublient généra­lement pas d'offrir un pourboire (1).

Il  y  a  cinquante  ans,  « chaque  compagnie  recevait dix francs du bourgmestre (2) ; des tonnes de bière étaient mises,

 

(1) A Fosses, le lendemain (lundi) à midi, on va rendre les honneurs à ceux qui ont demandé à commander une décharge : le doyen, le « mayeur », etc. ; ils payent un verre. Le mardi, nouvelle sortie vers midi : la Compagnie rend honneur à ses officiers et à quelques particuliers par un feu de salve devant leurs maisons. Le dimanche suivant, nouvelle sortie en ville : on remercie les chefs, lès maisses, et on va manger un morceau de tarte chez eux ; ce dimanche également, les compagnies étrangères sont reçues à l'hôtel de ville ; enfin on remet les médailles aux vétérans qui ont marché sept fois ; et (dit le programme de 1949) « vers 18 heures, dernier feu de file ».

(2) Aujourd'hui elles reçoivent 500 fr.

 

(p.386) en outre, à la disposition des marcheurs par les brasseurs. Au cours de Vaprès-midi, qui se passe en libations nom­breuses, les officiers délivraient à leurs hommes des billets de cantonnement, en vertu desquels ils devaient être hébergés chez certains habitants qui n'avaient pas pris une part active au cortège. » (1). Cette coutume, qui a disparu aujourd'hui, est signalée aussi pour naguère tant' à Walcourt, au moins pour la compagnie de Daussois (2), qu'à Mettet, où la cou­tume des marches s'est perdue depuis (3).

L'après-midi à Gerpinnes, les marcheurs font la tournée des cabarets sur le compte des officiers ou de la caisse de la Jeunesse, et si d'aventure celle-ci est vide, il arrive même que des hommes se cotisent ; on s'amuse d'une manière qui se retrouve un peu partout et dont le mot d'ordre est tout au r'viêr « tout à l'envers » : les officiers deviennent de simples soldats, les simples soldats deviennent officiers. On retourne les vêtements, on tient les fusils la crosse en l'air, on marche à reculons ou à croupetons. Et l'on chante le refrain suivant, reste d'une chanson aujourd'hui oubliée :

Soit'  dans les champs, soit' dans la plaine, Nous suivrons toujours notre capitaine.

Vive èl dêrin ploton ! (bis)

Pou bwâre in côp, i n' dîra jamaîs qu’ non.

Vive èl dêrin ploton (4) /

A Malonne — localité qui a cessé de marcher depuis longtemps —, les marcheurs donnaient ce jour-là « l'assaut à l' abîye. Une fois dans la place, les Frères de la Doctrine chrétienne, successeurs des anciens moines, leur offrent à dîner » (5).

A Gougnies, la fête se termine par li caracole, litt. «la cara­cole» ou «le limaçon» (6) : les marcheurs, en colonne par un,

 

(1) C. quenne, art. cité, p. 140.

(2)  J. vandekeuse, ouvr. cité, p. 57.

(3)  F.  rousseau, Légendes et  Coutumes du Pays de Namur, p. 113.

(4)  « ...Vive le dernier peloton ! | Pour boire un coup, il ne dira jamais que non.     Vive le dernier peloton. »

(5)  F. rousseau, ibidem.

(6) Le wallon fé l' caracole, comme son correspondant ancien picard limechon dans «faire le limechon » — d'où lumeçon à Mons, — désigne une manœuvre circulaire, une évolution de soldats ou de compagnies bourgeoises. Sur limaçon employé jadis dans ce sens, voyez J. haust, Vie Wallonne, t. 10, 1929, p. 53-54, et W. v. wartbuRg, Franzos. Etymolog. Wörterbuch, 5, p. 341°.

 

(p.387) forment une spirale au terme de laquelle on pleure et on se lamente sur la « mort » de la Pentecôte.

A Gourdinne, « le lendemain de la procession les marcheurs formaient plusieurs bandes [qui] tiraillaient les unes contre les autres de façon à simuler une petite guerre. Sous la pétarade, des soldats tombaient et étaient transportés sur des fusils, en guise de brancards, dans les cabarets voisins où on les pansait. En présence des dégâts commis et des récoltes foulées par nos guerroyeurs, cette coutume a été supprimée il y a environ 10 ans » [donc vers 1899] (1).

Les rangs s'éclaircissent naturellement à mesure que l'heure avance, et la fête se termine... faute de « combattants » (2).

 

Déplacements aux environs et au loin

II nous faut dire encore que nos marcheurs sont loin d'éprouver les mêmes scrupules que le Gilles de Binche qui met son point d'honneur à ne jamais sortir de sa bonne ville. Au contraire, eux recherchent les occasions de se rendre — parfois, mais assez rarement, à titre de récipro­cité — dans les villes et villages voisins, pourvu que leurs frais soient couverts par la prime offerte et que la boisson soit payée (3).

 

 

(1) J. vandeheuse, ouvr. cité, p. 57.

(2)  Le Gloss. de Fosse de LuRQUIN, p. 164, signale le terme « tchôd-tchôd [= chaud-chaud], s. m., impatient, celui qui met de la précipitation dans ce qu'il fait. Par ironie, on nomme ainsi à Fosse ceux qui s'arment et tirent encore des salves le mercredi de la procession septennale de saint Feuillen, quand les autres ont cesse ces démonstrations depuis la veille. » — Le programme des fêtes de 1949 annonçait : « Mercredi 28 septembre, à 9 h., sortie   de   la  troupe   des   Tchôds-Tchôds   accomplissant  le   Tour traditionnel ». Ce sont les commerçants fossois, qui n'ayant pu faire le tour le jour de la procession, le font le mercredi suivant habillés en moissonneurs. Coutume assez récente, remontant à peine au début du siècle et où l'amusement prime : l'officier est monté sur un baudet.

(3)   A Fosses, les années où sort la procession de st-Feuillen (les autres années ils ne participent à aucune marche), les mar­cheurs, en guise d'exercices — et aussi pour inviter les gens des environs  à la marche  de  Fosses — se rendent  non costumés

 

(p.388) Des marcheurs iront à Charleroi pour la fête de la Wallonie, d'autres iront même à Bruxelles si l'on veut: ainsi Gerpinnes et Walcourt s'y sont rendus en 1935 pour participer au cortège folklorique lors de l'Exposition internationale.

En 1945, lorsque la ville de Namur fêta la victoire, la compagnie de Morialmé figura en bonne place dans le cortège, où elle fit une excellente impression. Ici mérite d'être relaté un incident caractéristique de la psychologie du marcheur. Au terme de l'itinéraire, les groupes formant le cortège se rangèrent sur la Place Saint-Aubain ; la foule était dense ; les autorités s'étant massées sur la terrasse du Palais provin­cial, le gouverneur f.f. se leva pour prononcer un discours. Malheureusement, on n'avait pas prévu qu'une compagnie de marcheurs doit faire au moins une décharge. N'était-ce pas le moment, en face de la Cathédrale, du Palais provincial, des autorités civiles, religieuses et militaires? Qu'importent les discours ! La voix de la poudre a une autre résonance pour nos vétérans. A un moment donné, alors que chacun écoutait attentivement, une déflagration formidable fit frémir les spectateurs enveloppés en un instant dans un nuage de fumée. L'Entre-Sambre-et-Meuse avait, à sa manière — pas très protocolaire sans doute, mais si sympa­thique — salué le retour à la Liberté.

 

 

VIII. — CONCLUSION

Née avec les serments, la tradition des escortes militaires se perpétue depuis huit siècles et un peu partout d'une manière presque ininterrompue, puisque, aujourd'hui encore, la gen­darmerie ou l'armée envoie une délégation plus ou moins importante rehausser l'éclat des cérémonies officielles du culte.

Au point de vue folklorique, le seul qui nous intéresse, on a dit comment, aux associations légalement constituées, est venue s'ajouter au XVIe siècle, et peut-être déjà plus tôt, la Jeunesse, avec l'accord au moins tacite des autorités. C'est de cette dernière que dérivent en ligne directe nos marches militaires régionales.

Pourquoi se localisent-elles dans l'Entre-Sambre-et-Meuse? Pour que la question fût bien posée, il faudrait ajouter : sous leur aspect particulier. Il existe en effet des escortes militaires qui semblent répondre à une conception (p.390) identique de l'escorte d'honneur, ailleurs que dans l'Entre-Sambre-et-Meuse et même ailleurs qu'en Belgique. (...)

« Marcher » est un besoin ! La coutume est entrée dans les mœurs. A Gerpinnes comme à Walcourt notamment, on ne passerait pas une année sans marcher. Pendant la guerre, alors que l'occupant interdisait le port des armes, fussent-elles archaïques, les enfants de Gerpinnes formèrent une compagnie pour escorter la châsse de ste Rolende (1).

D'autre part à l'Oflag II A (Prenzlau), le 21 juillet 1941, les officiers et soldats prisonniers imaginèrent, « pour tuer le temps » d'organiser un prestigieux cortège folklorique. Toutes les régions de Belgique étaient représentées et chacun avait fait de son mieux avec des moyens de fortune (les tabliers de sapeurs étaient, par exemple, des toiles d'embal­lages de colis). Le cortège s'ouvrait par la « Compagnie de la Jeunesse de l'Entre-Sambre-et-Meuse » ! Sous un soleil de plomb nous défilâmes devant les autorités militaires belges du camp — il y avait là plus de quarante généraux — pro­clamant à notre manière notre fidélité à la petite patrie et notre foi inébranlable dans les destinées de la Belgique. Nos gardiens eux-mêmes, émerveillés, mais ne comprenant pas sans doute la signification symbolique de notre geste, avaient envie d'applaudir. Nous, les acteurs, nous avions les larmes aux yeux et un pincement au cœur.        

 

001DOflagXDFischbeckHamburgLeMSèt1997
                               

 

Faut-il pousser plus loin les conclusions? On observe chez l'homme un besoin, qui semble inné, de renverser, à certain moment et pendant quelque temps, l'ordre traditionnel des choses ; ou, si l'on préfère, un besoin de s'affranchir partielle­ment des lois et des conventions qui règlent les rapports en société. Costumé ou déguisé — comme on voudra — le marcheur est roi, il est au-dessus de certaines lois : il porte des armes à feu, il tire (même à tort et à travers), il boit de l'alcool au nez de la police, à moins que ce ne soit avec ! Que l'autorité civile ou ecclésiastique ne s'avise pas de

 

(1) A Fosses, en 1942, des pèlerins firent le « Tour St-Feuillen » avec les reliques, et des jeunes gens faisaient éclater des sachets de papier en guise de salves aux dicauces des villages voisins ; ils sont commandés par l'adju­dant, font des décharges et boivent, l'officier-payeur passant après eux dans les cabarets pour solder les dépenses.

 

(p.391) contrarier la coutume, sinon il entrera en conflit avec elle et celui qui finira par l'emporter n'est pas qui l'on pourrait penser.

Par contre, s'il est, dans une certaine mesure, un révolu­tionnaire, l'homme éprouve aussi le besoin de créer un ordre conforme au rôle qu'il doit remplir en vertu de ses nouvelles fonctions. Il admet volontiers que règne un minimum de discipline librement consentie. Il choisit ses chefs par une sorte d'accord contractuel. Celui qui est choisi — l'élu — s'engage sur l'honneur. Généralement l'officier s'impose sans peine à ses subordonnés, moins en raison ue sa condition sociale que de son prestige personnel ou du nombre de « tournées » qu'il paye. D'autre part, le groupe tout entier inspire lui aussi une certaine discipline en faisant peser le poids de la contrainte collective et en infligeant des sanctions aux délinquants. Il existe enfin une fierté collective, car les marcheurs ne sont pas insensibles aux appréciations flatteuses des curieux.

Comme en beaucoup d'autres manifestations folkloriques, le religieux voisine avec le profane. C'est ce qui choque souvent les personnes non initiées, ou qui ont de la vie une conception éthérée. Le mélange est si étroit que l'on aurait de la peine à dire où le religieux finit et où le profane com­mence. (Pensez à la bénédiction des armes à Fosses, à la canne qui fait partie du trésor de ste Rolende, à la décharge commandée par le doyen ou le curé.) Toutes les grandes cérémonies de la vie : naissance, première communion, mariage, funérailles, pour ne citer que les plus importantes, revêtent ce double caractère. La cérémonie religieuse précède le repas en commun, lequel doit nécessairement être très copieux (voyez à Thuin), arrosé de libations multiples et variées. Et il arrive, oh ! scandale, — les repas de funérailles, on le sait, ne font pas non plus nécessairement exception — que cela se termine par le récit d'histoires à faire rougir un corps de garde...

Ici enfin se vérifie une pensée de Fustel de Coulanges. Lorsque nous ne possédons aucun témoignage écrit, quel souvenir peut-il nous rester des générations antérieures? Fustel répond : « Heureusement, le passé ne meurt jamais complètement pour l'homme. L'homme peut bien l'oublier, mais il le garde toujours en lui. Car tel qu'il est lui-même à chaque époque, il est le produit et le résumé de toutes les époques antérieures. S'il descend en son âme, il peut y retrouver et distinguer ces différentes époques d'après ce que chacune d'elles a laissé en lui. »

(p.392) Nous avons visité l'âme des marcheurs du XXe siècle, et le passé, un passé de huit siècles nous a été révélé. Et s'il est vrai que « l'âme de chaque peuple est dans ses fêtes... » (1), nous connaissons mieux désormais le peuple d'Entre-Sambre-et-Meuse.

Joseph roland.

 

additions et corrections À la lre partie

P. 257, 3e 1. infra. Lire : router (roter à Fosses). — 2e 1. infra. Lire mârchi (marcher à Fosses).

P. 269, légende de la figure. Lire : ...au premier plan, des arquebusiers qui...

P. 270, légende de la figure. Lire : Au second plan, le porte-étendard à cheval, du Serment de Saint-Georges, précédé de ste Marguerite et du dragon ; le drapeau représente st Georges, à cheval, terrassant le dragon [Renseignements aimablement communiqués par M. Lucien Crick].

P. 276, milieu. Noter que la signification d'hommage des décharges et salves d'hommes armés est formellement attestée par le Capucin Louis de bodvignes (Le Miroir de rame chrétienne, Namur, 1673, p. 403).

P. 277, légende de la figure. Lire : ...à Bruxelles, ...

P. 279, 1. 26 et note 5. Dans « un fort bel arbre de tonnes », il s'agit de tonnes de goudron auxquelles on mettait le feu (p. 131 des mêmes Chroniques, il est dit : « en 1708, il y avait un très grand arbre de tonnes à brûler, auquel on mit le feu après-midi », et p. 118 : « les tonnes de daguet [= goudron] ont été fort amplement distribuées ».)

P. 284, 1. 4-5. Sous la graphie «.pygmaires » se cache piquenaires, synonyme ancien de « piquiers », soldats armés d'une pique.

L'auteur désire exprimer sa reconnaissance à tous ceux qui l'ont aidé, notamment à M. Joseph Noël, correspondant du Musée de la Vie Wallonne à Fosses, et au comité directeur du Musée lui-même. Celui-ci ne lui a pas seulement transmis la documen­tation dont il disposait, mais MM. Remouchamps et André ont bien voulu en 1949 photographier de nouveau et filmer plusieurs marches (à Gerpinnes, Fosses et Walcourt) et ils ont établi l'illustration de l'article pour la partie contemporaine, tandis que M. Legros apportait tous ses soins à la mise au point du manuscrit.

A.  henry,  Offrandes wallonnes, p.  72.

07:13 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

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