20.08.2009

Joseph Roland, Les «marches» militaires de l'Entre-Sambre-et-Meuse,in : EMVW 57-58, 1950, p.257 sv.

AVANT-PROPOS

 

(p.257) Si les hagiographes, qui ont décrit avec complaisance la vie des saints populaires et les miracles qui s'opéraient auprès de leurs tombeaux, n'ont pas fait la moindre allusion aux « marches » militaires, c'est sans doute parce qu'ils étaient plus préoccupés d'édifier leurs lecteurs que de les distraire par la description des groupes plus ou moins hétéroclites composant une procession.

II faut attendre le XIXe siècle pour que des curieux, que l'on appellera d'abord «.antiquaires» et plus tard «folkloristes » ou « ethnographes », se penchent sur la vie du peuple pour en observer, en décrire et tenter d'en expliquer les manifes­tations originales et souvent naïves. S'il s'agit d'une coutume encore vivante, comme c'est le cas pour les « marches », la meilleure façon d'en comprendre toute la signification sera de compléter son information actuelle, résultat de l'enquête orale et de l'observation personnelle, par l'information historique, qui suppose le patient dépouillement des archives.

* *

D'abord, que signifie le mot « marche » dans la bouche des gens du pays, qui traduisent en wallon « marcher », pris dans son sens ordinaire, par router, tandis que, dans le sens spécial où nous l'entendons, « marcher » se dit mârchi et que celui qui participe à la marche est un mârcheû ?

(p.258) Une marche est un cortège, un défilé. Une procession est une marche solennelle d'un caractère religieux. C'est bien dans ce sens que le mot est employé la première fois que nous le rencontrons : « tous confrères seront obligés à la marche de la feste Dieu... » (Visé, 11 août 1611). Et c'est aussi dans ce sens que J. Borgnet écrit : « La marche est ouverte par les deux grands serments... » (Recherches sur les anciennes fêtes namuroises, p. 7) (').

Dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, actuellement, mârcher a un sens plus restreint et particulier : c'est occuper un poste quelconque dans une compagnie de « marcheurs ». La marche, c'est une ou plusieurs compagnies de soldats improvisés, conscients du rôle qu'ils jouent, car, à leurs yeux, il n'y a pas de manière plus parfaite de rendre les honneurs. On « marchera » donc dans toutes les circonstances solennelles de la vie villa-

II n'est pas sans intérêt de noter que le mot français marcher, dont le sens moderne

 

(1)   paraît dater du XVe siècle, s'est répandu dans les langues voisines (allem. marschieren, etc.) comme terme militaire à partir du XVIe siècle.

 

(p.259) geoise : à l'occasion de la procession de la Fête-Dieu, du pèlerinage au saint patron, en rhonneur de jubilaires de 50 ans de mariage, à Voccasion de la bénédiction des cloches, etc... Certaines marches, les plus intéressantes, ont un caractère traditionnel : elles sont annuelles comme à Gerpinnes, à Walcourt et à Florennes, ou septennales comme à Fosses ; d'autres sont seulement occasionnelles.

Une compagnie comprend ordinairement une centaine de marcheurs partagés en plusieurs groupes sous le haut com­mandement d'un ou de deux majors à cheval. Le premier groupe, celui des sapeurs, est précédé du sergent-sapeur ou maîsse-sapeûr ; puis viennent : les tambours et le fifre, comman­dés par le tambour-major, suivis de la société de musique, s'il en existe une, les tireurs, costumés en grenadiers, zouaves ou voltigeurs selon le goût d'un chacun, enfin, le dernier rang — li dêrène guilite — composé de tireurs dont les tremblons énormes sont appelés

(h)ûlaus, ferme la marche.

L'instant le plus pathétique est celui où les soldats déployés en tirailleurs, fusils chargés, doigt sur la gâchette, observent les évolutions du major, superbe sur son coursier, et s'apprêtent au commandement de «feu », à accomplir le rite essentiel (p.260) de leur éphémère existence, en exécutant avec ensemble un feu de salve. « Qué bèle dèchârje », murmurera-t-on dans la foule satisfaite, au grand orgueil du marcheur.

A remarquer qu'aux yeux des gens de l'Entre-Sambre-et-Meuse, des processions comme celle de Jumet, accompagnée de groupes nombreux aux costumes les plus disparates : jockeys, arabes, mexicains, etc., ou comme celles de Grez (Brabant wallon), en l'honneur de st Georges, et de Lembecq (Brabant flamand), en rhonneur de st Véron, accompagnées surtout de cavaliers, ne sont pas de véritables « marches ».

Les manifestations folkloriques dont nous parlons attirent la grande foule. Leur popularité grandit dans la mesure où les curieux et les touristes sont de plus en plus avides de spectacles, ayant la nature pour cadre, hauts en couleurs, vibrants d'une animation qui rappelle l'atmosphère des grandes manœuvres du bon vieux temps où l'officier n'infligeait pas de jours d'arrêt pour une tunique déboutonnée et où le grenadier en sueur n'hésitait pas à coiffer son fusil et à quitter les rangs pour embrasser une cousine et vider une chope avec un ami. Ce jour-là, nos villages retrouvent l'âme collective des commu­nautés médiévales ! A de rares exceptions près, les opinions politiques ou religieuses sont reléguées au second plan et chacun s'efforce de remplir dignement son rôle, comme par (p.261)devoir. La fête est l'événement capital de l'année. Le soir du lundi de la Pentecôte, on entend, à Gerpinnes, dus réflexions comme celles-ci : « È v'là co pou èn-an !» ; « L' Pintecousse èst oute, l' anéye èst finîye ».

Le présent travail se divisera en deux parties : la seconde sera consacrée à l'étude de la coutume telle qu'elle apparaît sous son aspect actuel, dans l'Entre-Sambre-et-Meuse et spécia­lement à Gerpinnes, tandis que, dans la première partie, on s'efforcera de fournir une réponse à la question controversée de l'origine et du but des marches. Ici ce ne sera plus seulement l'Entre-Sambre-et-Meiise qui servira de champ d'investigation, mais la Wallonie tout entière et même le Nord de la France, de manière à démontrer que la coutume des escortes militaires a existé partout oà l'organisation urbaine fleurit à la fin du moyen âge.

Auparavant, nous dresserons la bibliographie du sujet, nous attachant à ne reprendre que les articles et les travaux ayant une certaine valeur de documentation ou d'originalité, puis nous examinerons brièvement les hypothèses proposées jusqu'ici pour expliquer l'origine des marches.

 

(p.262) BIBLIOGRAPHIE

 

Serments et compagnies bourgeoises

J. balon. L'organisation militaire des Namurois au XIVe siècle, dans Annales de la Société archéologique de Namur, t. XL, 1932, p. 1-86.

D.  brouwers. Les compagnies d'arbalétriers dans l'ancien comté de   Namur,   dans   Annales   de   la   Soc.   arch.    de   Namur, t. XXXVII, p. 141-154.

E.  dantinne.  Notice sur les compagnies hutoises des archers, arbalétriers,   arquebusiers,   dans   Annales   du   Cercle   arch. de Mons, t. XXII, p. 38-71.

L.-A. delaunay. Etude sur les anciennes compagnies d'archers et d'arbalétriers, Paris,  Champion,  1879, 412 pages.

L. devillers. Notice historique sur la milice communale et les compagnies   militaires   de   Mons,   dans   Annales   du   Cercle arch. de Mons, t. III, p. 169-284 et 345.

L. devillers. Le lumeçon de Mons, dans Annales du Cercle arch. de Mons, t. II, p. 430-431.

Y. fouque. Recherches historiques sur les corporations des archers, des    arbalétriers    et    des    arquebusiers,    Chalon-sur-Saône, 1852, 462 pages.

N. hauzeur. Notice sur les arbalétriers de Ciney, dans Annales de la Soc. arch. de Namur, t. VIII, p. 27-42.

F. hénaux. La compagnie des vieux arbalétriers de la cité de Liège, dans Bulletin de l'Institut arch. liégeois, t. III, p. 385-404.

Ch.  hodevaere.  Le serment des archers de S'-Sébastien de la ville  de  Binche,   dans   Annales  du  Cercle  arch.   de  Mons, t. XXXV, p. 29-36.

A.   janvier.   Notice   sur   les   anciennes   corporations   d'archers, d'arbalétriers,  de  couleuvriniers  et  d'arquebusiers  des villes de Picardie. Amiens, 1855, 248 pages.

E. van cauwenberghe. Notice sur les confréries de S'-Georges, dans Messager des sciences historiques, 1853, p. 269-300.

G.   willame.   Notes   sur  les   serments   nivellois,   dans   Annales du Cercle arch. de Nivelles, t. VII, p. 171-358.

 

Processions

V. baestin. L'ommeganck de Bruxelles en 1615, d'après les tableaux de Denis van Alsloot, Bruxelles, 1889.

J. borgnet. Recherches sur les anciennes fêtes namuroises, dans Mémoires couronnés de VAcad. roy., t. XXVII, 65 pages.

(p.263) E.  fourdin. La procession et la foire communales d'Ath, dans Annales du Cercle arch. de Mons, t. IX, p. 1-69.

F. hachez et L. deVilleRs. Recherches historiques sur la kermesse de Mons, 1872.

A. wauteRs. L'ancien ommeganck de Bruxelles, 26 p.

M. van haudenahd. Les géants d'Ath, dans le n° 40 du Folklore Brabançon, 1928, p. 228-243.

 

Marches

1.  — Généralités :

E.   dave.  Essai sur les origines des  marches militaires,  dans Le   Guetteur wallon, sept.  1935, p.  233-240.

Mgr dehaisne. Fêtes et marches historiques en Belgique et dans le Nord de la France, 1893, 92 pages.

A. de marneffe.  Une thèse nouvelle sur l'origine des marches de    VEnlre-Sumbre-et-Meuse,    dans    Reflets,    juillet    1933, p. 12-20.

F.  kaisin. Les marches de l'Enlre-Sambre-el-Meuse, dans Annales de la Fédération archéol. et hist. de Belgique, 1894, p. 216-232.

J. lemoine. Les marches religieuses de l'Entre-Sambre-et-Meuse, Marcinelle, 1894.

A.   maRinus.   Les   marches   de   l'Entre-Sambre-et-Meuse, dans Le Folklore belge, chap. VII du t. I, p. 127-174.

P.-C.   meuhisse.   Etude folklorique   sur   les  processions,   dans L'Arsouye,  1947,  n° 4  à 6.

H. liebhechT. Quelques traditions et coutumes du Folklore belge, en 1947,  dans l'Album édité par « Côte  d'Or »,  Ch.  III, p. 31-46.

J. roland. Les marches dites de PEntre-Sambre-el-Meuse, dans Le   Vieux-Liège,    56, février-mars  1939.

F. rousseau. Les marches militaires de l'Entre-Sambre-et-Meuse, dans  Légendes et coutumes du pays de Namur. Bruxelles, 1920,  p.   108-116.

L.  W.  Quelles  sont  les  origines  de nos  marches folkloriques ?, dans Journal de Charleroi, 10 juin 1946.

 

2.  — Etudes particulières :

Florennes :

F. baix. La « marche » St-Pierre de Florennes et ses souvenirs historiques, dans La Terre Wallonne, t. X, 1924, p. 145-160.

(p.264)  Fosses :

J. cRépin. La procession septennale et la marche S'-Feuillen à Fosses,  dans  Prairie  Espère  en  rnieulx,   lre   année,    2, octobre 1928, p. 18-40.

Gerpinnes :

G. lyon. La marche de Ste-Rolende à Gerpinnes, dans Education populaire de Charleroi, 1888, n° 23.

G. quenne. Gerpinnes et son pèlerinage, Etude folklorique, Mont-sur-Marchienne,   1890.

G. quenne (Gilles d'Avroy). Le pèlerinage de sainte Rolende à Gerpinnes en Hainaut,  dans   Wallonia, 2e  année,  13  août 1894, n° 8, p. 121-152.

J. roland.  Ste Rolende, vierge royale, St Oger et l'origine des « marches », Namur, 1933, 60 pages.

E. peeters. La marche de Ste-Rolende à  Gerpinnes, dans   Le Monde du Travail, 11 juin 1946.

Jumet :

S. brigode. La marche militaire de la Madeleine, dans Documents et Rapports de la Soc. arch. de Charleroi, t. 43,1938, p. 193-200.

J. milquet. La marche de la Madeleine à Jumet, Hainaut, dans Wallonia, t. III, p. 101-109.

E. peeters. La procession « à /' Danse » aura lieu dimanche à Jumet, dans Le Monde du Travail, 20 juillet 1946.

Laneffe :

J. vandeReuse. La marche de S'-Eloi à Laneffe, dans Wallonia, t.  XIII, p.  225-228.

Walcourt:

J.   vandereuse.   Le pèlerinage  à   N.-D.   de   Walcourt.   Liège, 1909, 76 pages (T. à p. de Wallonia, t. XVII).

 

LE PROBLÈME DES ORIGINES

Examinons brièvement les diverses hypothèses proposées jusqu'ici pour expliquer l'origine des « marches ».

F. kaisin, en 1894, pensait que « l'origine de la procession militaire de ste Rolende se perdait dans l'obscurité des premiers temps du moyen âge... Elles [= les milices] veillaient en armes avec un soin jaloux à la sécurité des reliques qu'elles escortaient et à celle des fidèles qui les accompagnaient... » (1).

(1)   F. kaisin, p. 217 du travail cité ci-dessus.

 

(p.265) La même année, G. quenne (« Gilles d'Avroy ») écrivait fort judicieusement : « La marche de Gerpinnes... «'est qu'une escorte destinée simplement à rehausser la cérémonie purement religieuse... La procession... pourrait se suffire à elle-même, et la marche n'est qu'une ajoute profane, qui appartient tout entière au folklore avec les détails qui l'ornent dans la tradition populaire » (1). Mais il ne dit pas si, d'après lui, il en fut toujours ainsi.

J. vandereuse, en 1909, adopte la thèse de Kaisin (2).

En 1920, F. rousseau estime que « ces processions avec escorte militaire représentent une survivance des milices rurales organisées dans nos campagnes aux XVIe et XVIIe siècles » (3).

Le chanoine J. crépin, en 1928, pour, expliquer l'origine des marches invoque les motifs suivants : « la nécessité de défendre les reliques, le désir de rehausser l'éclat de certaines processions, la représentation pendant les processions de diverses scènes historiques appelées jeux » (4).

A. de marneffe, reprenant et amplifiant une idée du précédent, prétend, en 1933, que les marches dérivent des mystères du moyen âge : « Les marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse représentent le cycle des saints » (5).

Selon E. dave, en 1935, « la véritable origine des marches paraît être la nécessité, pour le clergé, de faire protéger les reliques et les trésors, et l'éclat tout particulier que les Seigneurs voulaient donner aux processions » (6).

P. G. meurisse, en 1947, énumère les thèses principales sans prendre position (7).

En bref, déclare de son côté A. marinus, « il est bien difficile d'établir rigoureusement l'origine de ces manifestations folkloriques, d'en expliquer la raison et de donner une date précise à leur apparition » (8).

(1)  C. quenne, dans  Wallonia, 2e année, p. 125-126.

(2)  J. vandereuse, Le pèlerinage de N. D. de Walcourt, p. 52.

(3) F.  rousseau,  Légendes  et coutumes du pays de Namur, p. 109.

(4)  J.  chépin,  article cité, p.  19.

(5)  A. de marneffe, art. cité, p. 19.

(6)  E. dave, art. cité, p. 235.

(7)  P.-C. meurisse,  art.  cité, p.  22.

(8)   A. marinus, Le  Folklore belge, t. I, chap. VIII, p. 141.

 

(p.266) Ces difficultés seront abordées ici et l'on s'efforcera de serrer la vérité de près à l'aide de nombreux documents, dont beaucoup ne sont pas inédits, mais qui, classés selon un ordre logique, projetteront peut-être une plus grande clarté.

Dès 1933, nous écrivions : « Au moyen âge, dans les villes où existaient des serments, ceux-ci étaient obligés par leurs statuts, d'assister en armes aux processions et à l'inaugura­tion des souverains... Plus tard, au XVIe siècle, lorsque l'insécurité des campagnes fut telle que le gouvernement dut décréter l'organisation des milices rurales assez semblables aux gardes bourgeoises des villes et chargées comme celles-ci d'un service de police, ces milices assistèrent en armes à la procession plus pour rehausser la cérémonie que pour protéger les reliques... Cette mission de protection, sur laquelle on a trop insisté, nous semble-t-il, n'a jamais été qu'éventuelle » (1).

On trouvera dans les pages qui vont suivre, outre une confirmation de notre opinion, un complément d'information, spécialement en ce qui concerne le rôle important joué par les associations de Jeunesse dans la vie communale.

 

 

Première partie

 

Historique des marches

 

I. — PREMIÈRES ESCORTES ARMÉES : LES  SERMENTS D'ARCHERS  ET D'ARBALÉTRIERS

Les premières escortes militaires, qui figurèrent dans les cérémonies publiques pour en rehausser l'éclat, apparurent au moyen âge, au moment où furent créées ces compagnies spéciales et permanentes d'archers et d'arbalétriers que l'on appelle « serments ». Partout où ceux-ci existent, dans les villes comme dans les bourgs, ils sont chargés d'une double mission : la première, d'ordre militaire, consiste à former un corps d'élite destiné à défendre la cité ou à prêter main-forte au comte en cas de besoin ; la seconde, d'ordre décoratif, consiste à rendre les honneurs dans toutes les circonstances solennelles de la vie communautaire, soit lors d'une cérémonie civile comme la Joyeuse Entrée du Prince, soit lors d'une cérémonie religieuse comme la procession

J. roland, Ste Rolende, vierge royale, p. 53.

 

(p.267) de la dédicace de l'église paroissiale. L'usage se généralisa dès le XIIIe siècle, tant il paraissait naturel de confier une mission d'honneur et de parade à un organisme qui serait le premier sur la brèche, en cas de nécessité. Du reste, de nos jours encore, et partout, dans les villes de garnison, un détachement d'honneur rehausse l'éclat des cérémonies publiques.

Voici quelques exemples anciens :

A Namur : Le corps de cent arbalétriers établi par diplôme du mois d'avril 1266 par Guy de Dampierre devait assister aux processions et à l'inauguration des souverains. Il en fut de même des archers, qui ne reçurent leur charte qu'en 1418 (1). Jules borgnet, qui a étudié l'origine et l'organisation de la grande procession de la dédicace (en w. dicauce) ou fête patronale, qui se célèbre le 2 juillet en l'honneur de la Visitation de la ste Vierge (2), raconte de quelle manière elle se déroulait dans la seconde .moitié du XVe siècle : « La marche était ouverte par les deux grands serments des soixante archers et des cent arbalé­triers s'avançant avec leurs armes et en bon équipage, les premiers sous le commandement de leur connétable, les seconds sous celui de leurs quatre maîtres. » Ils étaient suivis des corps de métiers groupés sous leurs bannières respectives dans un ordre minu­tieusement fixé (3).

A Mons : Dès leur institution, la confrérie des arbalétriers de Notre-Dame, qui fut établie par le Conseil de ville en 1313 et reçut ses privilèges du comte Guillaume 1er en 1315, et la confrérie des archers de Saint-Sébastien, qui fut créée en 1384, assistaient en armes aux processions (4).

A Ath : Les arbalétriers de Saint-Roch, reconnus en 1325 par Guillaume le Bon, étaient armés de la lourde arbalète, portaient un brillant costume écarlate, et rehaussaient l'éclat des fêtes locales, figurant à la procession d'Ath avec leur géaut Goliath (5).

A Visé : Le 21 mai 1599, l'évèque de Liège, Ernest de Bavière, accorde des privilèges aux arbalétriers de Visé : « Septième, que

(1) J. boRgnet, Cartul. de la commune de Namur, I, Introduc­tion, p. CLXXXVI et ss.

(2)   Elle fut probablement établie en 1449.

(3)  J. borgnet, Recherches..., p. 7.

(4) L. devillers, dans Annales du Cercle arch. de Mans, t. III, p. 169 et ss.

(5) bertrand, Histoire de la ville d'Ath, d'après Le Folklore Brabançon, n° 19, p. 29.

 

(p.268) chacun confrère de la susdite compagnie tenus et obligez seront de, au premier son du tambourin, se transportez honestement et par ordre et accompagner avec leurs armes le plus magnifiquement que faire se poudra le S1 Sacrement chaque an, sur peine de un fl. Bradant d'amende à convertir au profit de la ditte compagnie » (1).

A Amiens : Une messe solennelle était célébrée le 26 janvier en l'honneur de s' Sébastien, patron des archers. On s'y rendait « marchant en corps, deux à deux, l'épée au côté, précédé des deux sergents de la compagnie, des deux tambours battant la marche cadencée par les accents du fifre, ayant en tête le capitaine, le lieutenant et renseigne étendard déployé » (2).

A Chalon-sur-Saône : « ... les archers et les arbalétriers étaient de toutes les fêtes publiques, de toutes les cérémonies, de toutes les solennités où l'on déployait un appareil militaire. Ils avaient un costume généralement très brillant qui tenait plus du militaire que du civil. Chaque confrérie avait ses tambours, sa musique plus ou moins nombreuse selon que la compagnie était plus ou moins riche » (3).

On pourrait bien entendu multiplier ces exemples.

 

II. — APPARITION DES ARMES A FEU ET DE NOUVEAUX SERMENTS

 

1. Les  arquebusiers  et les  mousquetaires

 

C'est au début du XVe siècle qu'apparut la « coulevrine » à main, première arme à feu portative, lointaine ébauche du fusil. Lorsque, une cinquantaine d'années plus tard, elle aura subi un certain perfectionnement, elle s'appellera « arquebuse » et sera employée comme arme de guerre jusque vers 1570, époque à laquelle elle cédera la place au mousquet. Rare jusque vers 1520, l'arquebuse se répandit dans nos campagnes à partir du milieu du XVIe siècle (4).

(1) E. dave, art, cité, p. 236.

(2) A.   janvier,  ouvrage  cité  ci-dessus, p. 80.

(3) Y.  fouque, ouvr.  cité, p.  114

(4) M. dumoutier, Sur l'introduction des armes à feu en Belgique. Bull. Acad. roy. de Bdg., 1840, t. VII, 2e partie ; — ue potter, Documents les plus anciens sur l'emploi des armes à feu et des canons dans les Pays-Bas. Congrès arch. de Bruges, 1889.

 

(p.269) Elle n'était pas très dangereuse, puisque Montaigne, qui ne manquait pas de bon sens, écrivait vers 1580 : « Les armes à feu sont si peu d'effet, sauf rétonnement des oreilles, qu'on en quittera l'usage. »

Les nouveaux serments adoptent d'emblée les armes nouvelles, d'anciens serments se modernisent et délaissent l'are pour l'arquebuse. A Mons, le magistrat communal, préoccupé de doter la ville d'une organisation défensive

moderne, impose aux confréries d'abandonner leurs armes archaïques « attendu l'urgence d'avoir des canonniers au lieu d'archers ». C'est en 1542, que les archers de Sainte-Christine, commencèrent à faire usage des armes à feu, tandis que le serment de Saint-Sébastien persista à s'adonner uniquement (p.270) aux tirs à l'arc (1). A Namur, les archers furent con­vertis, en 1531, sur leur demande, en une compagnie de cent arquebusiers.

A partir de la fin du XVe siècle et surtout dans le courant du XVIe, la plupart des villes et des bourgs comme Dinant, Ciney, Fosses, Walcourt, Châtelet, Thuin, Binche, Ath, Chimay, etc., eurent leur serment, c'est-à-dire une asso­ciation de bourgeois aisés qui se réunissaient tous les quinze jours pour se divertir, en s'exerçant au maniement des

(1) L. devillers, Annales du Cercle arch. de Mons, t. III, p. 345.

 

(p.272) armes à feu. Comme les archers et arbalétriers de la fin du moyen âge, ils reçurent des privilèges du seigneur ou du magistrat communal et furent astreints en retour à certaines obligations comme celles de participer à la garde et à la défense de la ville et d'escorter les cérémonies civiles et religieuses.

Voici   quelques   exemples   :

A Mons : C'est à partir de 1542 probablement, selon L. devillers, que « les serments, armés de mousquets escortaient le corps de la magistrature dans les fêtes publiques et paradaient dans les processions, notamment le jour de la kermesse et de la Fête-Dieu. Ils exécutaient durant ces cortèges, des salves de mousqueterie avec de la poudre que leur fournissait la ville : ce qui donnait aux solennités publiques un caractère guerrier et imposant. Dans les inaugurations et aux funérailles des princes, ils assistaient également en armes » (l).

Châtelet : Le 25 février 1562, pour assurer une sécurité plus grande à la ville de Châtelet, le Chapitre réglemente le serment

 

(1) devilleRs,  Annales du Cercle arch. de Mons, t. III, p. 247.

 

 

(p.273) des arquebusiers et lui accorde des privilèges. Un des buts évidents de l'institution était la défense de la place, car le règlement prévoit que chaque confrère devra être pourvu « d'harquebuse, de baston, de pouldre et de boulets ». Ils assistaient en corps à la grande procession en l'honneur des saints Pierre

Fosses : Le 8 août 1566, Gérard de Groesbeck, prince-évêque de Liège, reconnaissait l'institution d'une compagnie de coule-vriniers et d'arquebusiers à Fosses et approuvait leurs statuts. « Item que tout le serment entièrement seront tenus et subjets à eux trouver en noble compagnie l'enseigne au vent, phiffers et tambourins avec les armes et équipages, et pour le moins debveront avoir demy livre de pouldres et demy livre de plomb, le jour du Saint Sacrement à la procession, et aussy le jour que l'on porterai le glorieux corps Monsieur Saint Phollien, sur l'amende de trois patars de Brabant » (2).

 

(1) L. darhas, Histoire de Châtelet, dans Documents et rapports de la Soc. arch. de Charleroi, t. XXII, p. 239.

(2) D. bkouwers, La charte des arquebusiers de Fosses en 1566, dans Namurcum, 1932, p. 22-29.

 

(p.275) Namur : ... « A la compagnie des harquebuziers de ceste ville pour avoir le jour et le lendemain de la N. D.... esté en armes avecq les aultres compagnies à ladite procession... 7 livres » (1) (Compte de 1571).

Bruxelles : « D'après un tableau du peintre Van Alsloot daté de 1616, les confrères des serments assistaient dans cette ville à la procession de ste Gudule, dont l'origine se rattache, paraît-il, aux plus anciennes traditions bruxelloises. Ils marchaient précédés de leurs bannières et armés d'arquebuses dont ils faisaient alterna­tivement de fréquentes décharges » (2).

Walcourt : En 1620, la compagnie de Walcourt se composait de

7  officiers et tambours, de 41 porteurs de mousquet, de 43 por­teurs d'arquebuse et de 34 piquiers. Fontenelle envoyait 1 officier,

8 mousquetaires, 4 arquebusiers et 4 piquiers ; Mertenne, 1 officier, 4 mousquetaires, 3 arquebusiers et 5 piquiers ; Castillon, 1 officier et  1 mousquetaire (3).

Thuin : « A Jean Lescourseul pour le rafrechissement donné aux confrères des harquebusiers de Lobbes venant accompagner la procession de ceste ville. » « Aux confrères du serment des }iarque-busiers de ceste ville corne de coustume, de même aux confrères des archers » (Compte de 1652). — « Ledit jour [de la dédicace], les archers de Binch estant venus en ceste ville avec tambour et enseigne pour honorer la procession fut donné comme d'ordinaire VI florins» (Compte de 1662) (*).

2. Le XVIe siècle, âge classique des escortes militaire (*)

Le XVIe siècle peut être considéré comme l'âge classique des « marches » militaires, en ce sens qu'elles sont organisées et se déroulent conformément aux règles fixées par les statuts des serments, ou dans l'esprit de ces statuts. Les confrères se recrutant exclusivement dans la bourgeoisie aisée, il en résulte que les marches ne revêtent aucun carac­tère populaire. (...)

(1)  J.  boRgnet,  Hist.  des  compagnies  militaires  de  Namur, 1852, p. 48, note 1.

(2)  L. A. delaunay, ouvr. cité, p. 156.

(3)  L. lahaye, Cartulaire de la commune de Walcourt, p. 167, note 1.

(*) Renseignements  inédits,   aimablement  communiqués  par M. le notaire L. Deltenre, archiviste de la ville de Thuin.

(p.277) Comme   il   n'existe,   à   notre   connaissance,   aucun   fait d'armes quelconque qui se serait produit à l'occasion d'une procession, on peut en conclure que la mission de protection de ces escortes années dut être tout à fait exceptionnelle.

 

(1)   L. devillers, ouvr. cité, p. 131. — On peut lire dans le même tome III des Annales de Mons (p. 142-158), des détails sur les événements qui vinrent, à diverses reprises, nuire à la régu­larité de la procession depuis l'année 1472 jusqu'en 1794. Jamais il n'est fait allusion au rôle de protection assigné aux serments ; en cas de danger la procession ne sortait pas de la ville ou n'avait pas lieu.

 

(p.278) III. — LES COMPAGNIES BOURGEOISES ET LES MILICES RURALES

1. Les   compagnies   bourgeoises

Dans les villes et les bourgs médiévaux, à côté des com­pagnies spéciales que l'on appelle serments, tous les bour­geois, sauf la magistrature et le clergé, étaient tenus de posséder des armes pour défendre au besoin la cité et le pays (1). Au moyen âge, cette milice marchait groupée par corporations de métiers sous l'étendard ou « pennon » de la ville. Plus tard, lorsque Charles-Quint eut introduit des réformes importantes dans l'organisation militaire du pays, les milices bourgeoises organisées en compagnies, comman­dées par un capitaine assermenté, n'eurent plus qu'un rôle défensif. Chacune avait son patron, sa bannière, ses officiers, son fifre, son tambourin (2). Elles aussi rendaient les honneurs dans les cortèges et les cérémonies.

A Namur : II y avait six compagnies bourgeoises en 1568, et cinq en 1576, dont les capitaines s'appelaient Antoine Onyn, Jacques Liz, Jacques Gillon, Adrien de Ghelin et Gabriel de Bruges (3).

A Dinant : En 1609, lors de la translation de la statue de Notre-Dame au sanctuaire de Foy, un brillant cortège s'organise. En tête, marchent « les compagnies bourgeoises de Dînant, chacune avec ses armes et son drapeau,... Le cortège se remettait en branle lorsqu'il entendait la décharge des mousquets et s'arrêtait de nouveau quand il entendait la décharge des boîtes » (4).

A Stavelot : « Lorsque Ferdinand de Bavière vint prendre possession de l'abbaye et principauté de Stavelot, en vertu du droit qui lui était acquis par cette postulation, informés de son arrivée, les religieux des deux monastères avec le clergé séculier et les officiers du pays à la tête des sujets de leurs offices qui étaient sous les armes furent à sa rencontre, le 21 mars 1612, jusqu'au

(1)   On  trouvera  un  exemple   des   obligations  militaires   des bourgeois  de  Gerpinnes  dans le Dictionn. histor.  et géogr.  des communes du Hainaut, t. I,  Gerpinnes, par J. roland, p. 18.

(2)   L. devillers, ibidem.

(1)   D. brouwers, Cartul. de Namur, t. IV, 54, et 111, note 1. (*) Histoire de N. D. de Foy, Namur, 1908, p. 9.

 

(p.279) village de Neuville, d'où ils le conduisirent ainsi en grand cortège jusqu'à l'église abbatiale de Stavelot » (1).

A Liège : Voici un extrait de la narration de l'entrée de la duchesse de Loiigueville à Liège, le 12 juillet 1646, selon la Gazette de France du 10 août. « ... ensuite abordez par quinze ou seize vaisseaux liégeois, porlans chacun cinquante hommes vestus en Faunes, Satyres et autres manières grotesques, qui firent plus de bruit et de feu par leurs descharges que tous les précêdens, encore redoublés par celui des habituas au nombre de plus de dix milles tous sous les armes ... (2) ». Et plus loin : « La rivière estait bordée des deux costés... de compagnies de gens de pied en armes battant tousjours le tambour et tirans incessam­ment... (3) ». Et M. L. halkin note à ce propos : « Les décharges d'armes à feu et les illuminations étaient de règle à Liège lors de la réception des grands personnages ; elles sont déjà signalées en 1520 à l'occasion de la visite de Charles-Quint » (4).

A Namur : « Le 24 février 1666, jour de Saint-Mathias, on a prêté le serment au roi par les trois députés des Etats à l'église de Saint-Aubain. Après la grande messe, le Conseil présent en corps, le Conseil du Souverain. Bailliage, le chapitre N. D. appelé, puis toute la bourgeoisie en armes qui ont fait trois salves et le canon de la ville et du château donnait. Sur les 7 heures du soir, toute la bourgeoisie en armes était le long du bastion des Récolets sur la Meuse et les soldats de la garnison sur Brivau et ont fait environ trois salves et le canon deux. Sur le marché, il y avait un fort bel arbre de tonnes [ = groseillier à maquereau ! (6)] et sur le côté une pyramide élevée par divers endroits de laquelle sortaient des fontaines de vin blanc, ce qui a duré depuis 3 h. après midi jusque bien avant dans la nuit » (6).

En mai 1666, Châtelet reçut dans ses murs Maximilien-Henri de Bavière, qui visitait le quartier d'Entre-Sambre-et-Meuse. « ... On lui fit les plus grands honneurs... Les bourgeois sous les

(1) D'après E. dave, art. cité, p. 240.

(2) Léon halkin, Le séjour à Liège de Madame de Longueville (11 et 12 juillet 1646), La Vie Wallonne, t. XXIV, 1950, p. 30.

(3)  Ibidem, p. 35.

(4)  Ibidem, p. 35, note 246is.

(6) Voy. tone « fruit du groseillier épineux » à La Louvière (Dict. du Centre).

(6) Chroniques namuroises, dans Annales de la Soc. arch. de Namur, t. XXIX, p. 119.

 

(p.280)  armes — nous remarquons la compagnie du capitaine Ruffin firent retentir le tir des pétarades de leurs fusils ; le carion de la ville « Clément » y mêla sa voix sourde et puissante ; Jean Goblet « pourrier » [poudrier] de Ham-sur-Heure, brûla deux cents livres de poudre. ...Le jour même, le princc-évêque partait, salué de salves de canon et accompagné des milices bourgeoises, par la Blanche-Borne, dont on avait réparé les chemins. Il se dirigeait sur Aulne, Thuin et Lobbes » (1).

Il faut lire le récit de l'inauguration de Charles VI, le 11 octobre 1717 (2), à Bruxelles, pour être convaincu de ce que la magni­ficence des cortèges du XVIIIe siècle ne le cédait en rien à celle du XVe siècle : Après avoir entendu la messe chantée par l'arche­vêque de Malines en la collégiale des Saints Michel et Gudule, l'imposant cortège se remit en marche et déboucha sur la grand-place « où les 5 compagnies du Sermens bourgeoises étaient rangées sous les armes, qui firent trois salves de leur mousquetterie... ». Le soir il y eut bal et feu d'artifice ; « les cinq compagnies rangées à leur ordinaire autour de la place du grand marché firent des salves continuelles de leur mousquetterie au son de la cloche de triomphe et au bruit de l'artillerie des Remparts. » Le lendemain soir, nouveau feu d'artifice au milieu de la grand-place, puis « l'on se mit à table pour souper, pendant que les 5 compagnies du serment, rangées sur la place faisaient de continuelles décharges de leur mousquetterie... ». — Et voici un extrait du récit de la Joyeuse Entrée de l'archiduchesse Marie-Elisabeth, en 1725 : « ... les dix compagnies bourgeoises très proprement habillées ayant reçu ordre de se mettre sous les armes commencèrent dès le matin à neuf heures à défiler vers la porte de Louvain et se portèrent en très bel ordre en double haye au long du pavé... M. le Doyen entonna le Te Deum qui fut continué par la musique de la Cour aux fanfares des trompettes et timbales, le son de la cloche de triomphe et de toutes celles de la Ville et le bruit de la seconde décharge du canon et de la mousquetterie des dix compagnies bourgeoises qui étaient restées rangées hors de la pane de Louvain. »

Les milices bourgeoises ou plus exactement les compa­gnies bourgeoises forment donc avec les serments ce qu'on appelle les milices urbaines par opposition aux milices féodales qui sont composées de nobles. Il y a entre les deux

(1)  L. dahras, Hist.  de  Châtelet,  dans Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. XXII, p. 6

(2) Ch.   pergameni,  Analectes  Bruxellois,  dans  Le  Folklore brabançon, t. XX, p. 13-46.

 

(p.281) une différence de niveau social, tandis qu'entre les milices urbaines et les milices rurales il y a surtout une différence d'ordre géographique ; les premières étant caractéristiques d'une agglomération plus importante appelée « ville » ; on ne sera donc pas étonné si les secondes sont moins étoffées, moins bien commandées, moins bien armées et moins disciplinées.

2. Les milices rurales

L'histoire des milices rurales, dans les anciens Pays-Bas, est mal connue ; par contre, on est un peu mieux renseigné sur leur rôle dans la principauté ecclésiastique de Liège (1). C'est sous le règne d'Ërard de la Marck (1505-1538) que les Etats de la principauté prirent un recès préconisant l'établissement d'une milice rurale, où seraient incorporés tous les hommes du plat pays réunissant certaines conditions d'âge. Cette ordonnance resta lettre morte, mais l'idée était lancée et Gérard de Groesbeck (1564-1580) fera maintes fois appel aux populations rurales pour qu'elles organisent elles-mêmes de concert avec les autres milices la défense du plat pays. La première disposition d'ordre général en la matière date de 1572 : tous les hommes valides de 21 à 60 ans reçoivent l'ordre de se procurer des armes et de se tenir prêts à l'appel de leurs commandants de districts ou baillis. Alors que dans les Pays-Bas autrichiens, l'armée est encore composée uniquement de volontaires, la princi­pauté de Liège possède, au moins sur le papier, une milice nationale, formée de ce qui restait encore des contingents féodaux, des compagnies bourgeoises des villes et de la nouvelle milice rurale. Cette dernière ne fut guère active au début de son existence et ne fut même pas organisée partout. Il faut attendre Ferdinand de Bavière, qui pro­mulgua à nouveau les édits de Gérard de Groesbeck (12 avril 1632), pour constater un réel effort d'organisation. De 1640 à 1654, ces milices auront un rôle glorieux (2), mais à partir du traité de Tirlemont leur mission sera purement locale.

(1) R. ulens, Les milices rurales au pays de Liège, dans Leodium, 1931, t. 24.

(2)   Les bourgeois de Thuin prirent une part importante à la défense de leur ville assiégée de 1653 à 1654.

 

(p.282) Au XVIIe siècle, la coutume de « marcher » se généralisa de plus en plus dans les campagnes. Le désir en devint tellement vif que l'événement civil ou religieux, à l'occasion duquel les milices se mettaient en armes, n'était pour ainsi dire qu'un prétexte. L'amusement qui accompagnait ou qui suivait infailliblement toute sortie en devint le principal attrait.

Florennes (1) : On lit dans un Registre de l'abbaye de Florennes à la date de 1570 : « Le jour du Saint-Sacrement estant en armes, tous les habitants de Florines pour faire honneur accompagnant à ycelluy, donnet à yceulx par Messr de Grâce pour avoir à boire : 25 pat. » (2).

Walcourt : En 1545-1546 ou en 1595-1596 (on ne sait au juste), la commune de Walcourt « engage des musiciens et fournit la poudre pour les compagnies militaires qui font escorte à la statue miraculeuse, elle leur offrit même des rafraîchissements » (3).

Gerpinnes : Les comptes de la Fabrique Madame Sainte-Rolende portent à l'année 1597-1598 : « Pour le souper des joeurs de violons et tambourins la veille de la procession, despens des curé et prestres, joeurs de violons, porteur de croix, XXX VIII pt Pour despens de dix personnes le jour de la procession, Vflorins » (4). Malheureusement, on ne dit pas si ces hommes étaient porteurs d'arquebuses ou de simples bâtons.

Jandrain : « En 1651, ceux de Jandrain, renvoyant les dits saiucts reliques [de N.-D. de la Basse-Wavre] avec les armes, pour les laisser transporter en un autre endroit, sont venus si avant que..., s'ayant ceux de Wansin susdit aussy armez pour rencontrer les dits saints relicques » (6).

(1)   En 1562, le livre des dépenses de l'abbaye de Florennes mentionne des gratifications faites à des soldats de la garnison de Phib'ppeville : baix, art.  cité, p. 8.

(2)  Abbaye  de   Florennes,   Reg.   n° 15,   fol.   255   v°, cité par baix, ibidem, p. 8, note 16.

(3)  D'après  lahaye,  cité par J.  vandereuse,  Le peler,  à N. D. de Walcourt, p. 53, note 1.

(4)  Archives paroissiales de Gerpinnes.

(s) Archives générales du Royaume. Greffes scabinaux, Arr. de Nivelles, n° 4335. Renseignement aimablement commu­niqué par M. Jules Herbillon. — Ici, il ne s'agit pas d'une pro­cession ordinaire mais d'un transfert de reliques, à rapprocher (p.283) Rance et Sivry en Hainaut : L'année 1605 ou 1606, « regardant la joyeuse entrée de Madame avec saditte Excellence [il s'agit du duc de Croy et d'Arschot], en la ville et comté de Beaumont, tous les sujets et manans de Sivry le furent recueillir en une compagnie proche la censé de Cerfontaine avec semblable cérémonie, signe de joye et allégresse de cœur... prennant leur chemin par le fourneau de Sautin... jusque où le conduisirent tous les jeunes homes dudit Sivry, armé et équippé comme il convient, et là furent reçues par les manans dudit Rans armé, et conduirent ses Excellences de même en leur village » (1).

Châtclineau : En 1618, Madame la comtesse de Mérode, née Jeanne de Montmorency, arrive à Châtelineau. Pour la fêter, les habitants brûlent 7 livres de poudre à 14 patars la livre et lui font présent d'un veau (2). Les habitants de Châtelineau furent au XVIIe siècle d'acharnés « marcheurs » : J. kaisin signale qu'un des amusements auquel on tenait le plus, c'étaient les décharges de mousqueterie que l'on ne manquait jamais de faire à la joyeuse entrée des seigneurs et aux processions du St-Sacrement, de la Madeleine et de S'-Barthélemy, patron du village (3).

Châtelet : « L'an 1629, le 22 d'april, qu'estait le dimanche de Quasimodo ont tous ceux de Chastelet rapporté N.-D. de Rome en nostre maison de Soleilmont. » L'année précédente, lors de l'épidémie de peste, Messire Pierre de Traux, bailli de Châtelet et le magistrat de la ville avaient demandé à la Révérende Mère abbesse du Monastère de Soleilmont, dame Jacqueline Cobrez, l'autorisation qui fut accordée, de transporter dans leur ville l'image de N.-D. de Rome qui se trouvait en son couvent. Voici le récit du retour processionnel de la statue miraculeuse d'après les archives du monastère :

« Environ les huit heures, après la première messe, sommes partis conventuellement [le couvent de Soleilmont] et les prestres estant revestis, avec torches et flambeaux. La rencontre s'est faicte justement dessous notre bois. Nous nous sommes rangés sur la

du transfert de Binche à Bonne-Espérance des reliques de s* Frédéric, avec accompagnement de la jeunesse de Binche ; voir ci-dessous, p. 287.

(1) Besoigné fait au village de Sivry, dans Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. XXVIII, p. 187-189.

(2)  J. kaisin, Annales de Chûtelineau, p.  132.

(3)   Ibid., p. 135.

 

( p.284) bordure, entre la campagne et le bois, au costé gauche du chemin. Voici venir tous iceux de Chastelet, en grand honneur et révérence et en fort bon ordre. Le capitaine avec sa compagnie, tambours et enseignes ; des arquebusiers, une compagnie de pygmaires [= pygmées ?], une compagnie de mousqueterie tous chacun tambours et enseignes ; suivait le couvent des Récollets, chantant les Litanies de la Vierge. Estant proche de nous, l'avons incontinent environnée et reprise entre nous, entonnant l'hymne : Regina Coeli.

» Venant proche de nos murailles, le clergé de Chastelet a entonné le Te Deum fort dévotieusement, chœur à chœur, jusque dans l'église et à l'entrée d'icelle ont donné décharge de mousqueterie.

» Puis on a commencé la grande messe solennellement chantant le couvent, les orgues et la musique alternativement.

» Nostre Père confesseur célébrait, le révérend doyen faisait la prédication et tous divers prestres estaient revestus en chappe. Tout l'office estant aclievé, iceux de Chastelet sont retournés unani­mement en mesme ordre qu'ils estaient venus.

» En dessous le Tilleul, ont encore donné une décliarge de mousqueterie» (').

Rochefort : En 1636, « la peste ayant cessé à la suite d'un pèlerinage à N. D. de Foy, la paroisse de Rochefort se crut obligée de faire une démonstration de reconnaissance en l'honneur de N.. D. Il fut donc arrêté en cour et conseil que l'année suivante et chaque septième année, dans la suite, le pèlerinage se ferait sous les armes » (2).

Farciennes : Les habitants de Farciennes saisissent toutes les occasions de marcher : en 1636, malgré la présence des troupes de Jean de Weert « ils vont à la rencontre de M. le Bailly jusques à S'-Fiacre et dépensent deux livres de poudre pour LU s. » (3). En 1684, on marche à la procession de la ducace et à la procession organisée «pour la réjouissance que les impériaux avaient rem­portez la vicqtoir sur les infidèles » (4). L'année suivante, on fête la prise de Buda. Le 2 août 1698, on dépense 17 fl. 15 pat. de poudres «pour congratuler M. le Prince de T'Serclaes».

(!)  E. dave, art. cité, p. 239.

(2)  Ibid., p. 237.

(3)  J. kaisin, ouvr. cité, p. 327.

(4)   Ibid., p. 428.

 

(p.285) Pont-de-Loup : « En 1659, item donné à Nicolas Debry pour avoir achiipuis du lu poudru lo jour du lu i>roc.unnii>n conm jiar ordonnance de Monsieur le Pasteur, 40 putars » (1),

Un dernier exemple montrera le manque de mesure dans les décharges de mousqueterie :

Châtelineau : J. kaisin raconte que « cette année 1681 fut remarquable par la quantité de poudre que l'on brûla à Chatelineau. A l'arrivée du nouveau seigneur on en brûle 45 livres et un setier de son, ce qui nous indique qu'on tira des boîtes ou chambres [on tire aujourd'hui encore les « cambes » ou boîtes d'artifice lors d'un mariage ou la veille de la ducace]. On brûle 16 livres de poudre à l'arrivée du comte de Villanova, qui vient épouser mademoiselle de Masmimes. On brûle 15 % livres de poudre à la fête de St-Barthélémy et 13 livres et un quart à la fête du St-Sacrement. En tout 89 livres trois quarts et un setier de son ! » (2).

Qu'elles soient urbaines ou rurales, ces milices sont des associations bourgeoises plus ou moins cohérentes, plus ou moins permanentes, créées à la requête ou avec l'appui du souverain afin de maintenir l'ordre dans le pays ou même de le rétablir à l'occasion. Parfois elles avaient leurs statuts, leur hiérarchie, leur patron, leur bannière, mais leur disci­pline ne fut jamais que relative. Elles apparaissent, suivant les endroits, comme une réplique ou plus souvent comme une caricature des serments.

 

IV. — LES ASSOCIATIONS DE JEUNESSE

« Sans recevoir d'institution canonique comme les confréries religieuses, ni de lettres de privilèges de la magistrature locale ou du seigneur comme les serments ou les corps de métiers, la jeunesse formait dans nos communes une véritable association qui avait ses règles traditionnelles, des droits spéciaux qu'elle tenait à conserver, des obligations auxquelles nul ne pouvait moralement se soustraire» (3). Il en est encore ainsi dans plusieurs de nos villes et bon nombre de nos villages. L'his­toire de ces associations de Jeunesse est encore moins bien

(1) O. gilles, Doc. et rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. II, p. 269, note 2.

(2)  J. kaisin, ouvr. cité, p. 231.

(3)   E.  matthieu, « La Jeunesse », association traditionnelle, dans Wallonla, t. X, p. 157.

 

(p.286) connue que l'histoire des milices rurales. Leur origine remonte plus haut qu'on ne serait tenté de le croire. Un prince de la Jeunesse est déjà cité à Mons en 1454. J. borgnet décrivant la procession de Namur au XVIe siècle signale que, par rapport au siècle précédent, « il voit seule­ment figurer en plus la compagnie de la Jeunesse » (1). Dans l'état actuel de nos connaissances, c'est la ville de Binche qui nous fournit les renseignements les plus explicites pour les XVIe et XVIIe siècles.

A Binche : En 1582 déjà, les comptes du massard signalent : « Les jeunes gens ayant esté le thour de la procession avecq leurs armes requérant leur estre donné quelque gracieuseté pour eulx recréer » (2).

Les jeunes gens participaient en corps à la procession de la kermesse et le compte du massard du 9 nov. 1596 à 1597 mentionne « Za dépense faite par trois dizaines de jeusnes compaignons ayant esté à la procession de Binche, XII livres » (3).

En 1614, « conclud de choisir ung josne homme mariet de la ville pour conduire la compaignie d'outtres josnes hommes avecq quelques honnestes compaignons des plus resséants de la ville aux choix desdits capitaine et josnes hommes, et pour la dédicasse prochaine leur livrant la pouldre... » (4).

Le capitaine des jeunes hommes devait nourrir les tambours et officiers des jeunes gens le jour de la procession.

Les allocations payées par la ville se renouvellent dans le cours des deux siècles suivants. La jeunesse formait un groupe qu'accompagnaient des « tamboureurs » au nombre de 11 en 1616 et que conduisaient des sergents. Elle avait son enseigne : les jurés de Binche lui en fournirent une nouvelle en 1639 qui fut achetée à Mons 68 livres 16 sous et sur laquelle Mre Luc Goze peignit les armes de la ville moyennant 8 livres.

La Jeunesse avait son capitaine et un « alfer » (= porte-drapeau), auxquels la ville décida le 28 juin 1618 d'acheter un chapeau orné de plumes. Elle se groupait par dizaines.

Comme emblème de sa dignité, le capitaine portait un « espieux », il devait le déposer à l'hôtel de ville ainsi que le

(1)  J. borgnet, Recherches..., p.  11.

(2)  E. matthieu, ibidem.

(3)  P.   G.  meuRisse,  Etude folkl.   sur  les processions,   dans L'Arsouye, 8e année, oct.-nov.  1947, 2e et 3e trimestre 1948.

(4)   E. matthieu, ibid., p.  158-159.

 

(p.287) chapeau et l'enseigne après la procession ; ces objets étaient la propriété de la ville. Les sergents qui accompagnaient la Jeunesse étaient revêtus d'écharpes.

La Jeunesse avait comme rôle spécial de rehausser l'éclat de la procession de la kermesse. Elle donnait son concours à d'autres cérémonies, ainsi par exemple, en décembre 1616, elle conduisit à l'église de Bonne-Espérance les reliques de st Frédéric ; en.janvier 1619, elle intervint à l'entrée de la dame de Nemours.

Et voici une dernière citation relative à Binche, datée du 25 juin 1713 : « Comme le jour de notre dédicace est dimanche prochain auquel on célébrera un jubilé de 1000 ans de notre patron et qu'il a été résolu d'en faire la solennité la plus glorieuse qu'il se pourra ; auquel effet il a été conclu de faire marcher la jeunesse, pourquoy Messieurs les Magistrats ont choisis et élus le sieur Maloux, un de leurs corps, pour capitaine, le sieur Dupont pour lieutenant et le sieur André Lucq pour porte-enseigne (1) ; et il sera soutenu par la ville les despenses de hautbois et tambour et cent livres de poudre ; Messieurs du Chapitre [de St-Ursmer] ayant promis d'en fournir autant... »

A Mons : « Outre le service obligatoire des serments et des com­pagnies bourgeoises, dans les occasions solennelles, toute la jeunesse de la ville, non encore soumise à la garde se mettait sous les armes et se formait en compagnies organisées sur le même pied que leurs aînées. Parfois ces compagnies de jeunes gens se distinguaient par de beaux faits d'armes, elles se firent remarquer par leur bonne tenue et par de belles salves de mousqueterie, soit à l'occasion de l'entrée des souverains, soit dans d'autres fêtes publiques » (2).

A Châtelet : Au cours de la procession « on usait beaucoup de poudre pour faire des décharges de mousqueterie. Les capitaines et les lieutenants de la jeunesse recevaient à cet effet 60 florins » (3).

A Thuin : Les comptes communaux de 1652 portent : « à la jeunesse de ceste ville, comme d'ordinaire ». Et le compte de 1662 : « Receu de Estienne du Bois septantes livres de pouldre qu'il doit annuellement à la ville sur son moulin en dessoub le grand mont escheu pour le terme de ce compte et pour estre distribué comme

 

(1)  On remarquera qu'au XVIIe s., l'association était placée à Binche sous le patronage de l'autorité locale (E. matthieu, ouvr. cité).

(2)  L. devillers, Notice citée, p. 237.

L. darras, Hist. de Châtelet déjà citée, p. 213.

 

(p.288) de coustume à la jeunesse de ceste ville, scavoir au jour du St-Sacre­ment 35 livres et à la dédicace aultant, icy seulement mémoire... » (1).

A Sivry, 1605-1606 : « ... Prennant leur chemin par le fourneau de Sautin... jusque où le conduisirent tous les jeunes homes dudit Sivry, armé et équippé comme il convient...» (voir plus haut,p. 283).

A Fosses, 1751 : « Au sieur Ronde qui a marché en qualité de capitaine des jeunes hommes à la ditte procession de st Feuillen » (2).

A Nivelles : « Les jeunes gens valides formaient un corps armé, sous le nom de Jeunesse soit pour monter la garde dans les cir­constances critiques... soit pour escorter la procession de Ste-Gertrude... ou figurer dans diverses solennités, dont les principales étaient les « cavalquates » de la procession de Sle-Gertrude... » « La ville de Nivelles fournissait aux jeunes compagnons la poudre des salves de mousqueterie (150 livres pour la fête de 1743) et leur allouait une gratification pour reconnaître leurs services » (3).

Ces compagnies de Jeunesse n'avaient pas partout une attitude irréprochable. Il arrivait parfois que la procession n'était qu'un prétexte à des manifestations de mauvais goût. Un exemple vraiment typique nous est offert par le rapport de police du bailli de Marquain (arr. de Tournai) adressé au gouvernement le 12 juillet 1785.

Voici, in extenso, car il en vaut la peine, le rapport sur les désordres de Marquain :

« ... je crois ne pouvoir me dispenser de porter à la connaissance de V. M. un désordre et un abus qui se renouvelle tous les ans dans cet endroit le jour de la dédicace ou carmesse (qui est le second dimanche de septembre) le lendemain et le jour du renclos [tourn. rinclo ou raclo, ordin. octave de la fête] d'icelle qui est trois semaines après et qui peut avoir des suites funestes parce qu'il ne fait qu'augmenter.

» II existe depuis longtemps une société de jeunes gens, commu­nément appelée les Compagnons, composée aujourd'hui de 30 à 40 personnes, la plupart couvreurs en ville et les autres, journaliers, qui, ce jour de la dédicace de la paroisse s'attroupent le matin pendant la grand'messe et se rendent à la fin d'icelle sur le cimetière,

(1)  Archives   communales.   Renseignement   communiqué   par M. le notaire Deltenre.

(2)  L. lahaye, Cartulaire de Fosses, p. 320.

G. willame, art. cité, p. 208 et p. 210.

 

(p.289) munis d'armes à feu, dont ils font une décharge générale pendant la bénédiction, sept à huit autres en accompagnant la procession ; une autre à sa rentrée et une successive [feu de file] à la sortie du peuple de l'église. Pour voir le divertissement sur la place, ils prennent la main de leur maîtresse, au pied du cimetière, pour la conduire à la danse ; et au lieu de tirer avec les armes élevées, ils le font assez souvent vers la terre, prenant plaisir d'épouvanter les curieux sans prendre égard s'ils leur portent la bourre aux jambes, ce qui arrive quelque fois, et les armes sont tellement chargées que plusieurs sautent de la main et qu'il arrive quelquefois qu'elles crèvent » (1).

De tels « excès » méritaient-ils vraiment d'exciter l'ire du bailli de Marquain au point de lui faire adresser un rapport au gouvernement de Sa Majesté Impériale ? Non, certes ! Mais la postérité excusera un zèle par trop intem­pestif qui nous aura valu la description la mieux observée de notre vieille coutume. Nil novi sub sole ! Cette fois, nous sommes en plein folklore !

Dès le XVIe siècle, et peut-être même dès le XVe siècle, suivant les endroits, la jeunesse s'est constituée en une sorte de corporation encouragée par l'autorité communale et dont le rôle social fut de contribuer à l'organisation des solennités publiques religieuses et autres. D'autre part, au milieu du XVIIIe siècle, compagnies bourgeoises, milices rurales, et même les serments, ces orgueilleuses confréries militaires nées au moyen âge, avaient perdu toute raison d'exister. L'époque moderne a fait passer les préoccupations de défense du pays du plan local ou régional sur le plan national et même international. Aux moyens nouveaux préconisés pour l'offensive correspond un art perfectionné de la défensive et l'on assiste à l'une des phases aiguës de la lutte éternelle des sociétés eu devenir. Institutions caractéristiques d'un âge révolu, les anciens groupements militaires prétendent se survivre pour la satisfaction de leurs membres, mais ils ne peuvent offrir en retour à la collectivité, faute de services utiles, que le spectacle d'un armement depuis longtemps désuet, de costumes rutilants mais démodés, et d'usages surannés. Aussi les autorités

(1) E.  matthieu,   Une société de jeunes gens en Hainaut : "Les compagnons" de Marquain, dans Wallonia, t. XIII, p. 204.

 

(p.291) autrefois porté à défendre de tirer aux processions dans les endroits du plat pays, on continuait pourtant de le faire en plusieurs villages ; et voulant pourvoir à l'un et Vautre cas, nous avons défendu et défendons à tous et à chacun, soit en troupe, soit en particulier, de tirer aux processions dans les villes non fermées, bourgs et villages sous peine de 50 livres d'amende » (l).

Cinq ans plus tard, le Conseil de Hainaut renouvela sa défense « de tirer aux processions, aux entrées des seigneurs et curés... » (2).

Le 4 décembre 1751, l'évêque de Liège réitérant et amplifiant les édits précédents (des 15 juin 1686, 26 juin 1734, 25 août 1747) défendit « toutes sortes de feux et tirailleries dans sa cité et faubourgs, nommément celles que Von a coutume défaire aux fêtes du S'-Sacre-ment, des patrons des paroisses et dans le temps de quelque solennité... à moins d'une permission expresse de S. S. Eminence,en son Conseil Privé » (3).

Le 13 avril 1778, le Conseil de Luxembourg défendit les danses et la musique dans les processions (4).

Le 17 mai 1779, l'Impératrice Reine Marie-Thérèse défendit d'accompagner à cheval ou avec des armes à feu la procession annuelle de Moen, eu Flandre : « ... des abus, qui consistent en ce que grand nombre de personnes, et nommément des habitants du plat pays des endroits voisins, se rendent à cheval et munis d'armes à feu à Moen le jour de la procession... qu'ils accompagnent, en faisant de temps à autre des décharges des armes à feu dont ils sont pourvus, nous vous faisons la présente... à peine pour chaque contravention à l'un ou l'autre des points susdits de 50 florins d'amende » (5).

Le 4 avril 1786, le magistrat de Mons promulgua une ordon­nance « décidant d'abolir pour toujours le divertissement qu'on donnait au peuple par la présentation du dragon, des diables, des hommes sauvages, de Gilles de Chin, des chinchins et leur combat vis-à-vis de l'hôtel [de ville] en présence du magistrat ainsi que les tirailleries des trois serments tant avant, durant et après la procession

(1) gachard, Ordonnances des Pays-Bas autrichiens, 3e série, t. V, p. 210-211.

(2) Edits et ordonnances des Pays-Bas autrichiens, 3e série, t. XI, p. 353.

(3)  Recueil des ordonnances de la Principauté de Liège, 3e série, t. II, par L. polain, p. 191.

(4)  Edits  et  ordonnances  des  Pays-Bas  autrichiens,  3e  série, t. XI, p. 248.

(5)   Ibid., p. 346-347.

 

(p.292) que  celles pendant  la  durée  du  combat  connu sous  le  nom  de Lumeçon »   (1).

Un mois plus tard, le 10 mai 1786, l'empereur Joseph II publiait l'ordonnance limitant le nombre des processions par paroisse et stipulait dans le § 2 : « On ne pourra plus porter de statues, ni d'images quelconques, non plus que des enseignes de métiers, vêtements extraordinaires ou autres bigarrages semblables... ni les faire accompagner d'aucune musique » (2).

Si ces mandements n'eurent pas toujours un effet immé­diat, on a l'impression néanmoins que la coutume tendit à disparaître au XVIIIe siècle, du moins dans certaines régions. Les mentions deviennent plus rares.

Le 14 mai 1726, Mgr Georges Louis de Bergue, prince-évêque de Liège, passa par le village de Perwez-en-Condroz : « Les paysans du lieu l'ont esté recevoir à l'entrée de la hauteur [seigneu­rie] et l'ont conduit jusqu'à la sortie, faisant de temps en temps des dêscharges... » (3).

Les comptes de la ville de Fosses, à la date de 1751, portent « pour avoir accommoder les habits des hommes sauvages qui ont marché à la grande procession de Sl-Feuillen, 3 florins. Aux dits hommes sauvages qui ont marché à la dite procession, 5 flor. Pour payer les instruments [tambours et fifres] qui ont marché à la tête de la compagnie, 20 florins. Aux compagnies qui ont venu faire honneur à s1 Feuillen deux aime de bonne bière, scavoir une aime pour la compagnie de cavalerie et une pour celle d'infanterie, 30 florins. 26 pots de bierre pour la compagnie de Vitrival, 6//or. 5 pat. » (4).

Aiseau : En 1753, à l'occasion du mariage de François de Gavre avec Marie Amour de Rouveroy, on organisa de grandes fêtes lors de leur Joyeuse Entrée à Aiseau. D'où: « Payé 3 aymes de bierre que la jeunesse a bus, 24 //or. Item au bureau des octroys à Moignelée, pour droits de passage avec la poudre à tirer, 17 sous 12 deniers. Item aux trompettes et timbaliers, 28 florins. Item aux joueurs de violons, 16florins 16 sols» (5).

(1) P. heupgen,  Viéseries nantaises. Le Lumeçon. Imp. du Journal « La Province »,  1930,  p.  9.

(2)  Ordonnances des Pays-Bas autrichiens, 3e série, t. XII, p. 491.

(3)  F. rousseau, ibidem.

(4) L. lahaye, Cartulaire de Fosses, p. 320.

(5) D. laurent, Notice sur la commune d'Aiseau, dans Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. XXXI, p. 159.

 

(p.293) Montigny-le- Tilleul : C'est le 18 février 1765 qu'eut lieu l'installation du nouvel abbé d'Aulne, Joseph Scrippe. « Le nouvel élu se rendit à Liège pour recevoir la bénédiction abbatiale. A son retour à Aulne, le 27 février, une réception solennelle l'attendait. Tous les jeunes gens de Montigny-le-Tilleul, en costume militaire, à pied et à cheval, vinrent à sa rencontre avec grand cérémonial et au milieu des démonstrations les plus enthousiastes. Le canon et la mousqueterie donnaient, toutes les cloches sonnaient » (1).

Nivelles : Le 26 août 1773, Mgr Loobkowitz, évoque de Namur se rend à Nivelles : « Les trois sermens sous les armes rangés en deux haies, drapeaux déploies et tambours battons » l'attendaient. Ils firent de multiples décharges à tel point que « le seigneur Evêque ayant témoigné qu'il était fatigué et que le bruit l'incom-modoit... les sermens se retirèrent et furent se ranger sur la place où ils firent nombre de décharges... » (2).

Saint-Gérard : Le 9 octobre 1781, Mgr de Lichtervelde rendit visite à l'abbaye de S^Gérard. « Une compagnie de paysans vint à sa rencontre près du château d'Annevoie ; ils étaient habillés en hussards et escortèrent leur révêrendissime abbé jusqu'au monastère » (3).

Morlanwelz : Le 5 octobre 1791 eut lieu l'entrée solennelle du duc de Saxe-Teschen et de l'archiduchesse Marie-Christine son épouse. Les registres de la communauté de Morlanwelz portent : « Payé 23 livres pour avoir exercé les habitants à présenter leurs hommages à leurs A.A.R.R. à leur entrée à Mariemont qui a eu lieu le 5 octobre et pour avoir exercé pour la marche ainsi que pour le maniement des armes du commencement de juillet au 24 septembre, 18 sols pour louage de 46 bonnets de grenadiers et autant de gibernes, à 7 patars chaque, 14 sols pour louage de 14 sabres de grenadiers à 8 patars chaque et 50 sabres de dragons à trois plaquettes chaque. 16 sols pour fourniture de 116 livres de poudre fine à tirer à 22 patars la livre... » (4).

(!) J. sottiaux, Histoire de Montigny-le-Tilleul, 1946, p. 99.

(2)  G. willame, art. cité, p. 264.

(3)  M.  J.  AIGHET,  Histoire   de   l'Eglise   et   du   Chapitre   de St-Aubain, p. 225.

(3)   O. hubinont, Le palais royal de Mariemont, dans Doc. et Rapp. de la Soc. arch. de Charleroi, t. XXIV, p. 99, note 1.

 

(p.294) VI. — CONCLUSION

Un peu partout, dans les campagnes, dans les petites villes et même dans des cités épiscopales comme Namur et Liège, les processions finiront par perdre leur éclat et leur vogue d'autrefois. « Les guerres qui ravagèrent le pays, la misère qui en fut la suite, l'apathie qui, sous la domination étrangère succéda à ces élans généreux que l'on remarque chez le peuple belge avant le XVIIIe siècle, toutes ces causes sans doute influèrent sur les destinées des processions. Lorsque la déca­dence arriva, le cortège perdit d'abord une partie de ses riches personnages ; puis les figures des légendes chevaleresques disparurent à leur tour et puis les géants » (1). Les serments eux-mêmes se désorganisèrent sous le coup des décrets de dissolution promulgués par les autorités communales, ou bien encore frappés d'impuissance par les rivalités intestines. Ainsi le serment des arbalétriers de Namur fut supprimé le 18 avril 1752, le magistrat communal ayant démontré à l'Impératrice Marie-Thérèse son inutilité, la mauvaise composition de ce corps et les dangers qui pouvaient en résulter sous le triple rapport des mœurs, de la politique et de la religion (2). Les compagnies de Jeunesse toutefois, qui n'avaient pas été créées par acte de l'autorité civile, résistèrent mieux à la crise générale, et conservèrent une liberté d'allure d'autant plus grande que l'on se reposait sur elles pour tout ce qui concernait l'organisation des fêtes locales et qu'il est de tradition de juger avec indulgence les « débordements » de la jeunesse.

Avec la conquête française, s'achève la première partie de l'histoire des « marches », que l'on pourrait appeler d'un seul mot, si l'on se place au strict point de vue folklorique : Les origines.

D'une façon imagée, on peut se représenter les choses de la manière suivante : Un tronc constitué par l'organisation militaire urbaine et rurale à la fin du moyen âge et aux temps modernes. Trois branches principales s'en détachent : les serments, les compagnies bourgeoises et les milices

(1) J. bohgnet, Recherches..., p. 17. (») Ibid., p. 52.

 

(p.295)  rurales — et une quatrième, sauvageonne celle-ci, les compagnies de la Jeunesse. Au cours du XVIIIe siècle, les trois premières branches se dessèchent et meurent, la quatrième conserve assez de sève pour renaître vigoureu­sement au XIXe siècle dans une région dont l'Entre-Sambre-et-Meuse est le centre.

Deux éléments sont essentiels : la parade d'une troupe ordonnée et costumée sur le modèle des troupes militaires avec une fantaisie qu'aucun règlement ne circonscrit, sauf au sein d'une même guilite : il ne peut y avoir un grenadier au milieu des sapeurs et vice versa. Le second élément, c'est la décharge. Tirer est une manière de saluer, de mani­fester sa joie et de rendre les honneurs. Un vaisseau de guerre salue en tirant une ou plusieurs salves de ses canons. Dans nos campagnes, on manifeste sa joie en tirant les camées à l'occasion d'un mariage, et le nombre de coups est un indice de sympathie ou de générosité des mariés ; sembla-blement on tire le canon pour annoncer la naissance d'un prince et, pendant la guerre, on fête une victoire par des salves d'artillerie. Enfin, lorsqu'un soldat meurt en service commandé, le piquet d'honneur tire une salve au moment où la bière est descendue dans la fosse.

Les associations de Jeunesse, fondées au cours des temps modernes sur le modèle des associations médiévales mais sans règlement écrit, se chargent d'organiser les réjouissances publiques au sein de la collectivité communale. Elles obéissent à la coutume, qui n'est le plus souvent qu'un accord tacite de chacun des membres sur un code de lois à observer scrupuleusement sous peine de sanctions. Ce code n'est pourtant pas immuable ; il peut se faire que l'autorité d'un membre réussisse à obtenir de la majorité du groupe l'adhé­sion à une modification de la coutume : ainsi, à Gerpinnes, le peloton de zouaves s'est ajouté aux autres après la guerre 1914-1918, probablement faute de pantalons blancs.

A la fin du XVIIIe siècle, tous les éléments de la « marche » existent sauf un, mais il est essentiel : c'est la marque française*.

Dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, plus qu'ailleurs peut-être, est resté vivace (sic) le culte de Napoléon, de ses généraux, de la Grande Armée, on n'a pas oublié que dans ses rangs sont morts ou se sont illustrés tant (sic) de gars du pays.

* Des historiens ont démontré par la suite que cette affirmation était exagérée.  Un écart commis par l'auteur un rien francophile comme on en trouve encore parmi les unilingues (forcément avec une pensée à sens unique) de notre époque...

 

00:06 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

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